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On a cloné ma planche

Vues sportives
par Joël de ROSNAY
Joël de Rosnay, Docteur ès Sciences, est Président exécutif de Biotics International et Conseiller du Président de la Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette dont il a été le Directeur de la Prospective et de l’Evaluation jusqu’en juillet 2002 . Entre 1975 et 1984, il a été Directeur des Applications de la Recherche à l’Institut Pasteur. Ancien chercheur et enseignant au Massachusetts Institute of Technology (MIT) dans le domaine de la biologie et de l’informatique, il a été successivement Attaché Scientifique auprès de l’Ambassade de France aux Etats-Unis et Directeur Scientifique à la Société Européenne pour le Développement des Entreprises (société de "Venture capital"). Il s’intéresse particulièrement aux technologies avancées et aux applications de la théorie des systèmes.
 
Nous sommes le 16 août 2005 à Guéthary, un des meilleurs surf spots d’Europe. Les vagues sont parfaites, environ deux mètres de haut. Il y a un léger vent d’est, l’eau est donc lisse. Tous les copains sont au « line up » (l’endroit où se forment les vagues). Il y une vingtaine de surfeurs expérimentés. Nous sommes au large, à 600 mètres de la plage. On bavarde, tranquillement assis sur nos planches.

J’utilise ma planche fétiche que j’ai achetée il y a environ cinq ans au champion du monde de surf, l’Hawaïen Archie Kelauana. Il s’agit d’une « long board » de marque Honolua Surf Co, de 10 pieds de longueur (3m environ) comportant 3 dérives et qui correspond parfaitement à mon style de surf.

Avec l’arrivée d’une grosse série, les surfeurs se préparent et se positionnent. Surprenant tout le monde, survient une vague de grande taille qui risque de se briser sur nous. Trop tard. Panique. Tout le monde rame vers le large pour tenter de passer de l’autre côté. Je vois qu’il sera impossible de la surfer. Je décide de plonger dessous. En même temps je pousse fortement ma planche à travers la vague pour la faire émerger de l’autre côté. Malheureusement elle remonte et retombe en arrière, avec toute la force de cette vague de deux mètres cinquante, comme si elle avait été prise dans une cataracte. Je suis maintenant dans le bouillon, pantin désarticulé, ballotté de tous les côtés comme dans une machine à laver. Mon leash (lien de sécurité avec ma planche) a cassé et la planche est partie vers le bord, poussée par les vagues déferlantes. Un copain m’aide à revenir contre le courant à la recherche de ma planche. Impossible de la trouver. Les guides baigneurs me font des signes : je la retrouve près du bord, malheureusement brisée en trois morceaux. Je récupère l’arrière sur lequel sont inscrites les mesures exactes de la planche faite par le shaper hawaïen.

Mon premier réflexe est de prendre contact avec Jean et Valérie de la société Océan Safari à Anglet, qui disposent d’un robot capable de fabriquer une planche identique à celle que je viens de perdre. Ce type de robot shaper a été inventé par un pionnier du surf, Michel Barland, le premier Français à avoir produit en série, dès la fin des années 50, des planches de surf en mousse et polyester. À partir des cotes de ma planche et de son arrière, Jean et Valérie font un scanning de l’arrière afin d’en déduire la forme globale de cette planche mythique. Ces informations sont envoyées en Californie à la société KKL (Kahuna Kalaï Ltd) avec laquelle Jean Dubois travaille, car il est le seul à posséder ce type de robot en Europe.

En Californie des informaticiens utilisent la conception assistée par ordinateur (CAO) afin de recréer sur écran le modèle exact de ma planche. Les informations sont ensuite envoyées par Internet à Océan Safari, puis introduites dans la machine à commande numérique qui va contrôler la tête fraiseuse du robot. Cette tête en forme de cylindre a la taille d’un bouchon de champagne et pivote sur trois axes en fraisant la mousse de plastique, qui constitue le coeur de toutes les planches de surf. Jean place un bloc de mousse sur les supports du robot et enclenche le système de commande numérique. Devant mes yeux, progressivement, je vois émerger, à partir d’un rectangle de plastique massif, ma planche favorite, sa forme reconstruite avec précision. Reste ensuite à la recouvrir de fibre de verre, à ajouter les couleurs, les dérives et les stickers.

Le grand moment est maintenant arrivé. Il s’agit de tester cette planche qui n’a encore jamais glissé sur une vague. Je pars vers le large en ramant et je ressens exactement les mêmes sensations qu’avec la planche hawaïenne que j’ai cassée. Me voici arrivé à l’endroit où les vagues se forment. Assis sur ma planche, j’attends une belle série. La seconde vague est la plus grosse. Je rame de plus en plus vite et je me lève sur ma planche en pratiquant un « bottom turn » (un virage à pleine vitesse en bas de la vague). Surprise : cette nouvelle planche répond exactement comme l’ancienne et tourne avec finesse et précision, exactement à l’endroit prévu. Je peux à peine le croire : j’ai retrouvé ma planche favorite grâce à un robot !

C’est tout de même étonnant de penser qu’entre la Californie et l’Europe, des constructeurs de planches, des informaticiens et le réseau Internet, se sont coordonnés pour me permettre de pratiquer mon sport favori par l’intermédiaire d’un robot intelligemment domestiqué par Jean et Valérie. Hautes technologies et sport passion, quel merveilleux mariage !
   
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