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La leçon américaine

Vues internationales
par Catherine HARTOG PARISE
Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure et de la Scuola Normale Superiore di Pisa , diplômée de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris , Catherine Hartog Parise a commencé sa vie professionnelle à la FAO, à Rome, avant d’intégrer la direction des ressources humaines d’une entreprise publique française. Elle crée aux Etats-Unis Marco Polo Consulting ltd qui travaille pour de nombreux grands groupes internationaux.
 
J’ai fondé il y a plusieurs années aux Etats-Unis une société de conseil en management. Cette initiative me fut inspirée par une profonde frustration professionnelle ressentie à l’époque où, en charge du département de formation professionnelle d’une grande entreprise française, l’occasion me fut donnée, à la faveur d’un colloque à l’étranger, de faire la connaissance des responsables de la formation d’un concurrent américain.
Sans tarder, l’intérêt qu’ils manifestèrent pour l’une de nos méthodes déboucha sur une proposition de leur part d’établir un partenariat entre nos structures. Je m’empressai de soumettre ce projet à ma direction parisienne. J’obtins sur-le-champ, d’une part, l’autorisation d’entamer une discussion devant se conclure par un transfert de méthodologie vers notre concurrent, d’autre part, l’engagement que je mènerais personnellement la réalisation de ce projet. Le contrat s’annonçait fructueux et prestigieux pour notre partie.
De retour à Paris, je me rendis vite compte que si l’affaire devait se faire, ce serait sans moi, ma hiérarchie ayant sans m’en informer chargé de sa réalisation une autre équipe, rattachée à la direction des ressources humaines, mais qui selon moi ne disposait pas des compétences requises pour ce travail.
J’étais soudain en désaccord avec mon employeur sur un sujet qui touchait de très près à mon désir de voir reconnaître mes compétences et celles de mon équipe. Je me sentais trahie et découragée , car rien ne m’avait obligée, n’ayant pas alors de mission de développement, à attirer l’attention de mes supérieurs sur une opportunité lucrative pour l’entreprise. Je découvrais que, loin de m’en savoir gré, l’organisation à laquelle j’appartenais me sanctionnait pour avoir franchi les limites de la mission qui m’était confiée et violé les règles de répartition des charges et des responsabilités dans l’organisation. La gravité de cette infraction à une règle tacite n’était aucunement atténuée par le succès commercial et le prestige qui découlaient pourtant concrètement de mon initiative et dont le bénéfice devait revenir intégralement à l’entreprise.
Manifestement, le souci de préserver l’équilibre des relations internes à l’organisation, voire l’intérêt de certains groupes de pression l’emportaient sur le développement de l’entreprise, l’instinct de conservation primait l’élan créatif.
Ayant développé moi-même la méthode de formation en question, je m’attachai à convaincre mes interlocuteurs américains que j’étais la seule à pouvoir en assurer le transfert optimal dans leur propre structure.
Je démissionnai et en quelques semaines, pour la modique somme de 370 dollars, créai avec un partenaire une société de droit américain . Non seulement nous décrochâmes le contrat mais très vite nous fûmes référencés dans l’ensemble du groupe en question et de ses filiales. Notre société s’est par la suite développée très sereinement sur le marché nord-américain.
Entre une institution mondialement reconnue pour son savoir-faire et une débutante qui créait son entreprise, les Américains avaient choisi de faire confiance à la seconde. Entre une solution très peu risquée et ce qui ressemblait beaucoup à une aventure où ils pouvaient engloutir beaucoup d’argent en pure perte, ils n’avaient pas hésité.
Les meilleurs gages de succès pour leur propre compte étaient à leurs yeux mon dynamisme et mon envie de réussir. Le coût de mon offre, mes diplômes, tout cela passait après. Cette confiance qui m’avait été refusée par mon employeur français m’a alors donné des ailes. Cette capacité à faire confiance, je l’ai souvent rencontrée par la suite dans la vie américaine des affaires. Nous autres Français avons trop tendance à refuser de confier des responsabilités importantes, en particulier en matière de développement, à des gens jeunes, entreprenants, prêts à risquer beaucoup, parfois sur une intuition. Nous craignons bien souvent de prendre des risques en prêtant de l’argent à celui qui n’a pour lui que sa volonté de mener à bien un projet innovant. Nous n’exploitons pas correctement notre formidable potentiel de ressources humaines parce que nous accordons trop d’importance, non seulement aux préséances créées par la formation initiale, le sexe, l’origine sociale ou ethnique, mais aussi aux fameux réseaux. Nous nous refusons encore trop à mettre en valeur l’individu si nous ne pouvons nous assurer la soit- disant garantie d’un diplôme ou d’une recommandation de nos pairs. Ce faisant, nous laissons en friche un gisement très riche , celui de la force créatrice individuelle. Cessons de brider notre moteur, faisons confiance en particulier à nos jeunes, aidons-les à réaliser leurs projets plutôt que de les renvoyer sans cesse à leurs insuffisances en matière de formation initiale ou à leur méconnaissance des règles pas toujours transparentes qui régissent le parcours de la réussite sociale à la française. Placer “ the right man in the right place” sur l’échiquier de la compétition économique doit obéir à d’autres règles que les habitudes de reproduction sociale qui n’ont d’autre objectif que la conservation du pouvoir par les élites en place.
Francis Mer, dont les propos m’ont inspiré le titre de cet article, ne disait pas autre chose en décembre 2003 lors d’un colloque organisé par le Comité national des conseillers du commerce extérieur de la France :
« Nous avons des leçons à prendre de la manière dont les Américains, individuellement et collectivement, voient l’avenir, c’est-à-dire avec confiance. Ceci tient à une raison simple : ils ont confiance en eux, individuellement et collectivement. C’est tout le problème que nous avons, plus généralement, en Europe : recréer ce climat de confiance, qui passe par le sentiment de responsabilité de chacun vis-à-vis de sa propre vie ».
Les Etats-Unis ne sauraient être un modèle de société pour la France. Les différences historiques, géographiques, culturelles et politiques qui caractérisent nos deux pays rendent inepte toute tentative de modélisation. S’il y a actuellement un seul élément qui mérite d’être importé d’outre-Atlantique, c’est cette confiance quasi unanime des citoyens américains, quels que soient leurs doutes ou leurs désaccords momentanés quant à la politique menée par leurs dirigeants, dans le fait que chacun finira par trouver la place qui lui convient dans la société.
Je crois la France et les Français suffisamment armés pour inventer selon leur génie propre les remèdes aux maux économiques et sociaux qui les affectent. Une révolution dans les esprits s’impose néanmoins de ce côté-ci de l’Atlantique : cesser de nous renvoyer les uns aux autres la responsabilité de ce qui ne marche pas, nous faire confiance les uns aux autres et, fiers de notre histoire, de nos valeurs et de nos talents, avancer en confiance, ensemble.
   
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