#
 
 
 
 

Vers un nouveau désir d'Europe

Vues internationales | Vues politiques
par Jacques BARROT
Né en 1937, Jacques Barrot devient député de Haute-Loire à 30 ans, à la suite de son père Noël Barrot.

Réélu sans discontinuer dans sa circonscription d’Auvergne de1967 à 2004, il a également présidé durant 28 ans le Conseil Général de la Haute-Loire.

Plusieurs fois Ministre (Logement, Commerce et Artisanat, Santé et Sécurité Sociale, Travail et Affaires Sociales), européen convaincu, Jacques Barrot est un démocrate-social humaniste, qui a toujours eu le souci de concilier les grandes causes politiques avec les attentes concrètes de ses concitoyens.

Jacques Barrot est actuellement vice-président de la Commission Européenne, en charge des Transports.
 
 
Après le coup d’arrêt institutionnel de référendums français et néerlandais, après le désaccord sur les perspectives financières du printemps 2005, l’heure est venue de redéfinir un cap clair à l’aventure européenne : dans la confusion actuelle, les esprits ont soif d’entendre un message courageux, les cœurs sont en attente d’une nouvelle espérance.


Plus que jamais, l’Europe est confrontée à l’accélération de la mondialisation. Les signes n’ont pas manqué depuis quelques mois, des difficiles négociations sino-européennes sur le textile, en passant par les arbitrages mondiaux de grands groupes comme Hewlett-Packard.
La vraie question est de savoir si cette mondialisation va ou non engager l’Europe dans le cercle vicieux de la peur, du repli sur soi et finalement de la régression. Il faut au contraire trouver la voie d’un cercle vertueux qui transformera le risque de la mondialisation en une chance.
Cette chance, seule l’Union européenne est en effet capable de l’offrir. Pourquoi ? D’abord, parce que forte de ses 450 millions d’habitants, de la diversité de ses 25 membres, l’Union européenne est mieux en mesure d’éclairer les changements qui vont affecter nos concitoyens. Nos pays sont confrontés aux mêmes problèmes, mais ils réagissent trop souvent isolément, sans s’enrichir de l’expérience de leurs partenaires, sans mesurer l’absolue nécessité de prendre des décisions coordonnées pour agir et peser dans un monde ouvert.

Dans ce cadre mondial, la Commission européenne est là pour défendre l’intérêt général européen. Elle est en situation de nouer un dialogue avec les entreprises multinationales, comme elle le fait déjà avec les Etats dans le cadre des négociations commerciales. C’est la force d’une institution qui cumule autant de leviers de décision et de régulation, et bénéficie d’une précieuse expérience de la négociation internationale.

Attentive à la situation des personnes qui peuvent être affectées par les mutations économiques, l’Europe doit disposer des moyens nécessaires et notamment d’un fonds d’amortissement des chocs provoqués par des changements trop brutaux.

Mais réagir ne suffit pas. Il faut anticiper.

Mieux qu’une instance politique soumise aux aléas électoraux nationaux, mieux qu’un cabinet d’expertise inapte à mesurer les impacts politiques, la Commission Européenne peut aussi exercer une fonction d’éclaireur, en toute indépendance. Aux gouvernements de renouveler leur confiance dans cette mission de prospective.
Quels sont, dans chaque secteur d’activité, les forces et les lacunes de l’Europe ? Comment assurer ses intérêts stratégiques dans les 30 ans qui viennent ? Quel avenir pour les énergies renouvelables, à l’heure où pointe la pénurie de pétrole ? Où seront, dans les domaines de la santé, de la communication, de l’environnement, les champs de recherche et de production les plus prometteurs ? Comment l’économie des services, confrontée à son tour à la délocalisation de certaines activités comme les centres d’appels ou les activités comptables, pourra-t-elle se réorienter ? Nos politiques économiques et industrielles doivent reposer sur une veille stratégique européenne performante et fiable. Encore une fois, cette institution originale qu’est la Commission peut parler vrai. Pourquoi le Conseil européen ne s’en sert-il-pas avec plus de détermination ?


Informés des mutations prévisibles, les citoyens européens doivent pouvoir s’y préparer. Ils ont besoin pour cela d’être accompagnés .
A cet égard, nos nations européennes ne sont pas sans moyens. Sur le mode continental, scandinave ou britannique, la solidarité, à des degrés divers, existe partout en Europe. Mieux que d’autres, et particulièrement mieux que les Etats-Unis d’Amérique, nos nations ont su mettre en place des assurances précieuses contre les effets de la maladie ou du grand âge.
Mais aujourd’hui, il est un risque beaucoup plus fréquent et bien moins assuré : celui de l’inactivité, de l’exclusion professionnelle, qui est souvent l’anti-chambre de l’exclusion sociale.
Outre leurs terribles conséquences individuelles, des taux de chômage élevés stérilisent de nombreuses énergies humaines, qui font cruellement défaut sur les chantiers de la croissance.
Face à cette question centrale, les chefs d’Etat doivent déclencher une grande offensive en vue d’accroître le taux d’activité des Européens. C’était déjà cet objectif d’une Europe du plein emploi et de la connaissance qui inspirait, en 2000, la stratégie de Lisbonne. Mais, à l’époque, sa complexité, sa présentation technocratique n’ont pas permis aux acteurs, et notamment aux gouvernements, de se l’approprier concrètement.

En fait, cette ambition passe tout simplement par quelques choix majeurs.

Il s’agit d’abord d’appeler les citoyens européens à l’effort d’adaptation indispensable pour tirer profit de la mutation rapide de nos économies, mais aussi de récompenser l’effort d’adaptation quand il a été consenti.
Certain Etats membres ont tendance à protéger à l’excès ceux qui sont en place, au détriment de ceux qui prennent leur part de risque et de ceux qui sont submergés par la crainte de l’avenir, faute d’explications et de la formation nécessaire.

Il est temps de mettre enfin concrètement en œuvre la formation tout au long de la vie, la validation des savoir-faire, la gestion prévisionnelle et personnelle des compétences, de rompre avec la seule hiérarchie trop figée des diplômes. Dans un monde ouvert, il faut donner sa chance à chacun, à chaque activité.
Mais attention ! Une flexibilité accrue ne doit pas entraîner une précarité croissante. Aux citoyens qui s’adaptent, il faut offrir la chance d’une véritable promotion sociale. Toutes les formes d’intéressement, d’actionnariat salarié, tout ce qui permet de constituer un capital retraite sont autant d’outils pour offrir dans le monde d’aujourd’hui la sécurité qu’apportait naguère la carrière professionnelle dans une même entreprise.

Le deuxième choix que les gouvernements nationaux et le Parlement européen doivent faire est celui de la mobilité.
C’est une chance de vivre dans un espace européen où vivent 450 millions d’habitants, dans une Europe qui, par la diversité de ses cultures, de ses systèmes sociaux, de ses diverses vocations économiques et financières, offre un très grand choix de possibilités d’insertion et de réussite sociale et professionnelle.
Encore faut-il que les jeunes Européens soient en mesure de tirer parti de ces opportunités. Il est temps de lever les obstacles à la liberté d’installation, de permettre à chacun d’exercer son activité dans toute l’Union, dans le respect des traditions de chaque Etat membre.
Pourquoi nos chefs d’Etat ne décideraient-ils pas, dans les dix ans qui viennent, de rendre accessibles à tous les jeunes européens les grands programmes Erasmus et Leonardo, qui peuvent leur offrir la chance de choisir leurs études et leurs parcours professionnel non seulement dans leur pays mais à travers toute l’Europe ?
Oui, il s’agit moins de débattre d’un modèle social idéal pour l’Europe que de mettre nos Etats-providence au service de l’insertion et de « l’activation » de tous ceux qui risquent d’être laissés pour compte. Mieux que quelques exercices d’échanges de bonnes pratiques, le Conseil Européen devrait exiger la tenue d’un véritable carnet de bord des instruments politiques utilisés. Les performances obtenues par les uns et les autres sur les marchés du travail devraient faire l’objet d’une évaluation régulière.

Enfin, le troisième choix que l’Europe doit impérativement faire est celui de la conciliation de la vie familiale et de la vie professionnelle, pour soutenir la démographie.
Contrairement à certains préjugés, l’activité féminine va souvent de pair avec le maintien de la natalité.
Encore faut-il mettre à la disposition des femmes et des familles des services de proximité adaptés à leurs besoins et à prix abordables. Des facilités d’accès simplifiées au maximum, comme le chèque emploi service, et un taux minimal de TVA ont fait leur preuve. Ce dernier doit être pérennisé.
L’Union Européenne doit soutenir résolument la mise en place d’un réseau d’assistantes maternelles et de garde collective. La France peut ici servir de référence. Faisons preuve d’audace ! Pourquoi ne pas mobiliser certains fonds structurels et autoriser des aides au démarrage dans les régions dépourvues de structures d’accueil du petit enfant ?


Utiliser la mondialisation à notre avantage, c’est aussi prendre date avec l’avenir à travers de grands projets qui permettront à l’Europe de faire la course en tête, qui redonneront aux citoyens la confiance dans l’Europe.
Le Sommet « informel » d’Hampton Court a eu le mérite de recentrer le dialogue des 25 sur des enjeux fondamentaux pour l’avenir de l’Europe : le renforcement de la capacité de Recherche et Développement, le poids des Universités européennes, la diversification et la sécurisation de l’énergie, le défi de la démographie…
Le Sommet européen de décembre 2005 doit maintenant aboutir à des perspectives financières claires pour la période 2007 – 2013. Plus vite seront adoptés les financements disponibles pour cette période, plus vite l’Europe reprendra sa marche en avant. Un budget pluriannuel significatif est notamment nécessaire pour engager les grands programmes de réseaux trans-européens, afin de tirer le meilleur parti du marché unique.
Nos chefs d’Etats doivent également décider, au sein du Conseil européen, de lancer quelques projets conduits, à l’exemple de Galileo, d’une manière efficace parce que communautaire ? Faut-il rappeler que Galileo, ce système de navigation par satellite européen qui témoigne que l’Europe peut être à la pointe de la technologie quand elle unit ses forces, est le fruit d’une entreprise commune ? Cette entreprise fédère, sous l’autorité de la Commission et des Etats, les financements et les acteurs. Elle pourra s’appuyer sur la définition de standards qui assureront la réussite de très nombreuses applications qui changeront la vie des citoyens et des entreprises.
Il faut étendre à d’autres secteurs cette méthode qui est en train de réussir : pour l’Europe énergétique, avec de grands projets communs pour généraliser l’usage des biocarburants et améliorer la gestion des déchets nucléaires ; pour l’Europe de l’enseignement supérieur, avec la création d’Universités européennes de renommée mondiale.

Pour faciliter la mise en œuvre de ces projets et restaurer la confiance des Européens dans un modèle social modernisé, les Etats membres devraient se doter d’une fiscalité progressivement harmonisée et davantage orientée vers le développement de l’innovation et de la recherche, notamment par un crédit impôt-recherche européen.


Plongés dans les tourments de la globalisation, les Européens doivent résolument choisir de faire face. Les voies et les moyens ne manquent pas.

Du courage, de l’imagination, de la solidarité de la part de nos chefs d’Etat, et les Européens retrouveront vite confiance dans l’avenir et éprouveront à nouveau un vrai désir d’Europe !
   
Vues ® est une marque déposée  Copyright © 2005 Vues