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Pic de la Mirandole, l'homme qui savait tout

Vues-portraits | Vues philosophiques
par Raphaël ENTHOVEN
Ancien élève de l'ENS et agrégé de philosophie, Raphaël Enthoven est aujourd'hui professeur de philosophie et producteur à France-Culture de l'émission "Commentaires" ("les vendredis de la philosophie").
 
On raconte que Voltaire, un peu jaloux, l’avait surnommé « l’homme qui savait tout, et même un peu plus. » De fait, quand il meurt, à trente et un ans, dans des circonstances douteuses et qui marquent en novembre 1494 la fin de la première Renaissance italienne, Jean Pic de la Mirandole ignore probablement moins de choses qu’il n’en connaît.
La vie de Pic est un roman, qui mêle au jeu des amants la gravité des philosophes, et les poèmes d’amour à l’exégèse des Psaumes… Le petit homme n’a pas cinq ans, le jour où il découvre qu’on ne boit que quand on a soif mais qu’on peut lire toute la journée, et où, l’âme altérée, il se met à dévorer Dante, Homère, Pétrarque et la Bible… Il n’a pas dix ans qu’il est déjà protonotaire apostolique, prince des orateurs et des poètes ; dès qu’il possède à seize ans la maîtrise du droit canon, le boit-sans-soif se propose d’acquérir la science universelle et parcourt alors la France et l’Italie, étudiant les lettres à Ferrare - avec et contre Savonarole - apprenant la philosophie à Padoue, le grec à Pavie, l’amour à Arezzo, puis l’amitié à Florence, auprès de Marsile Ficin et Laurent le Magnifique, incorporant, au hasard de ses rencontres, le Coran, la Kabbale, Hermès, Avicenne, Maïmonide et les oracles chaldéens… Enfin, le Prince de la Concorde a juste vingt ans quand il hérite de la première fortune d’Italie et se promet, une fois pour toutes, de donner au savoir ses lettres de noblesse.
On l’a dit néo-platonicien, scolastique, averroïste, mage, encyclopédiste, païen, chrétien, orthodoxe et hérétique à la fois… « À quoi sert toute ma philosophie, répond-il, si je ne vois pas les choses les plus simples ? » À dire vrai, le jeune homme que les femmes adorent, que la papauté condamne et que le savoir intéresse plus que les savants, est, malgré elle, ce que l’Église a fait de mieux, ou la figure singulière (et pas si fréquente à l’époque) d’un christianisme accueillant, d’un culte hospitalier.
« Sans langue, dit-il, nous pouvons vivre mais d’aucune manière sans cœur. (…) Une sagesse sans éloquence peut être utile, une éloquence stupide est comme un glaive entre les mains d’un fou. » Pic à qui rien de ce qui est humain n’est étranger fait-il paraître à Rome, en décembre 1486, neuf cents « conclusions » sur les sujets les plus graves, où il réconcilie Platon et Aristote, la philosophie et la théologie, ou encore l’Un et le Multiple… Une véritable déclaration d‘amour au savoir, assorties d’un appel à controverse publique, aux termes duquel il invite à son banquet, et à ses frais, la crème, le gratin, la fine fleur et les huiles des théologiens et des philosophes.
Seulement il arrive, même en Italie, que Dieu soit le Diable et le Pape son serviteur. Ce dernier suspend les débats dès janvier 1487, une commission d’imbéciles condamne treize propositions, Pic est reconnu comme hérétique, et l’ordre est donné, en août, de brûler ce trésor. Mais « c’est une même louange, écrit-il à son neveu Jean-François, « que d’être loué par qui est digne de louange, et blâmé par qui mérite le blâme, car (…) beaucoup sont chrétiens par le nom, mais bien peu le sont par la chose » Le Dieu de Pic est l’autre nom de la liberté : mieux vaut l’aimer, que le craindre.
   
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