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Bien dans sa peau, bien dans sa tête

Vues psychologiques
par Danièle POMEY-REY
Danièle Pomey-Rey, née en 1939, est dermatologue-psychiatre-psychanalyste. Pionnière de la dermato-psychanalyse, elle a formé de nombreux praticiens en France et à l’étranger à l’exercice du traitement psychanalytique des maladies de la peau. Elle a créé en 1974 la première consultation en France de psychiatrie et psychanalyse en milieu dermatologique, à l’Hôpital Saint-Louis de Paris où elle exerce toujours et est également la Présidente fondatrice du Centre d’Etude et de Rapprochement de la Dermatologie et de la Psychanalyse (CERDP). Elle est notamment l’auteur de Bien dans sa peau, bien dans sa tête, Les cheveux et la vie et La peau et ses états d’âme. Amatrice de littérature et de musique, elle pratique également le piano.
 
Avec les fêtes qui approchent, la peau va être à nouveau sous les projecteurs. Peau fragile des enfants, peau grasse des adolescents, peau sèche et tachée des personnes âgées. Peau objet de toutes nos attentions voire de tous nos complexes.

Cette peau que nous allons exhiber est bien plus qu’un instrument de séduction. Les neurobiologistes y voient un cerveau périphérique, « un cerveau étalé ». En effet, à l’état embryonnaire, la peau et le système nerveux ne forment qu’un seul tissu : l’ectoblaste. A la troisième semaine du développement fœtal, la couche externe de l’embryon s’invaginera et donnera le cerveau et les nerfs. Le tissu externe quant à lui donnera l’hypoderme, le derme et l’épiderme formant ainsi les trois couches de la peau.

C’est en 1974 que je créai, à l’hôpital Saint-Louis, la première consultation de dermato-psychiatre-psychanalyste. Très vite, à l’hôpital comme en ville, je reçus ceux que j’ai appelés « les abandonnés » de la dermatologie. Les succès que j’obtins me confortèrent durablement dans mon approche psychiatrique puis psychanalytique des maladies de peau.

En effet, j’avais été très tôt déçue par l’approche purement descriptive des maladies de peau, qui, remontant au début du XIXè siècle, n’avait guère évolué. Ne connaissant toujours pas l’origine des dermatoses, on soulageait les patients avec des traitements locaux mais on ne les guérissait que rarement. J’estimais que la dermatologie ne pouvait plus se suffire d’une classification de type botanique mais devait intégrer le psychisme. J’avais été sensibilisée par mes études de psychiatrie au rôle joué par les neuromédiateurs (le premier neuromédiateur fut découvert en 1920). Or, ces derniers ne sont pas seulement fabriqués par les neurones, mais sont aussi, comme on allait le découvrir dans les années 90, produits par les quatre cellules de la peau (kératinocytes, cellules de Langerhans, cellules de Merkel, mélanocytes).

Les neuromédiateurs ou neurotransmetteurs sont les vecteurs chimiques de l’information nerveuse. Il s’agit de petites molécules (peptides) qui sont capables par leur nature, leur concentration, leur vitesse de libération et du fait des cellules qui les émettent et de celles qui les reçoivent, d’être le support de multiples informations. Les neurones présentent, au microscope électronique, des connexions très proches des cellules cutanées énumérées ci-dessus. Les cellules de la peau possèdent des récepteurs, sortes de serrures pour ces clefs que sont les neuromédiateurs. Les récepteurs peuvent ainsi moduler toutes les propriétés des cellules cutanées, notamment dans les maladies inflammatoires (eczéma, psoriasis, dermites séborrhéiques, lichens). Plus surprenant encore, les cellules cutanées peuvent elles-mêmes produire des neuromédiateurs et agir sur les neurones.

De fait, j’avais très vite obtenu de bons résultats en utilisant les antidépresseurs, notamment l’imipramine dès sa sortie, chez les patients à la fois déprimés et atteints de maladies de peau inflammatoires chroniques. Ce qui me conforta dans l’idée que le psychisme agit sur la peau, même si toutes les preuves n’étaient pas encore là. Ma longue expérience, aujourd’hui partagée avec un certain nombre de mes confrères plus jeunes, m’amène aujourd’hui à considérer comme une certitude le fait que le système nerveux traduise stress, émotions et pensées en langage biochimique au niveau cutané. D’où découle l’application des psychotropes en dermatologie : antidépresseurs, anxiolytiques, neuroleptiques.

Mais pour autant, je ne me contentais pas d’utiliser les ressources de la psychiatrie pour améliorer le traitement des maladies de peau car m’étant très tôt formée à la psychanalyse, j’en observai les bénéfices sur mes patients dès les années 80. En effet, les psychotropes vont agir ponctuellement en quelques semaines ou en quelques mois. Mais si l’on veut avoir un effet durable, il faut dépasser une approche purement psychiatrique du phénomène. Les substances chimiques doivent être relayées par les résultats obtenus grâce à la maturation du cerveau limbique qui s’opère dans une psychothérapie d’inspiration psychanalytique. A partir de la libre association sur les rêves retenus au réveil (et, si possible notés), le patient conscientisera progressivement « le refoulé ». Cela le conduira à se débarrasser de conflits ou de deuils vécus dans la petite enfance et réactivés par de plus récents.

La psychanalyse, découverte par Freud à la fin du XIXè siècle, trouve une application exceptionnelle chez « les abandonnés » de la dermatologie. Pourquoi ? Dépression, angoisses, délire même parfois sont évacués par la peau chez ceux qui ont été bloqués dans leur développement affectif, avant le stade de l’Œdipe.

On appelle au secours avec la peau quand on n’a pas assez de mots pour le dire. C’est la mobilisation de la parole dans le climat affectif bienveillant d’une thérapie analytique qui va déplacer le symptôme peau. Avant que l’enfant s’approprie le langage, il n’y a pas de « pare-excitation » et la souffrance psychique est dérivée frontalement vers la peau.

Après remémoration de passés douloureux avec des rêves d’angoisses (angoisse de séparation du tout petit enfant), des rêves d’impasse, d’échecs, le patient, la patiente, s’en débarrasse. Un état de confort inconnu jusqu’alors s’instaure et peut entraîner une meilleure réaction vis-à-vis des attaques bactériennes et des chocs affectifs.

Et le transfert ? Il est de type parental et se caractérise par une certaine ambivalence avec d’une part la confiance immense que les patients manifestent au début de la cure, mais aussi, d’autre part, comme dans toute analyse, avec les sentiments négatifs que les patients revivent dans la relation instaurée avec le thérapeute et qu’il faudra « débusquer » et les aider à maîtriser. On rétablira alors l’harmonie qui avait si peu existée entre le patient et ses parents.

J’ai ainsi relaté dans mon dernier livre, La Peau et ses états d’âme , trente années de pratique de psychiatre psychanalyste appliquée au traitement des maladies de peau. Avec des guérisons parfois spectaculaires. Un exemple : une jeune femme de vingt ans présentait une pelade décalvante totale lorsqu’elle me fut adressée. Tous ses cheveux tombaient, puis repoussaient, puis retombaient, jusqu’au jour où elle conscientisa, après plusieurs années de thérapie, l’image du meilleur ami de son père tentant des attouchements sur elle vers 3-4 ans. Elle voulait s’enfuir, il la rattrapait en la saisissant par les cheveux.

Dans nos sociétés qui font plus de place au visuel qu’au toucher, la peau devient un instrument de reconnaissance, d’identification. Mais elle est bien plus que cela : elle est le produit d’une alchimie entre des milliards de cellules qui tissent un espace commun entre l’intériorité et l’extériorité, entre moi et le monde. Plus encore qu’un « cerveau étalé » : prolongement du psychisme dans l’ordre de la matière.
   
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