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Surpuissance des médias, responsabilité des médiateurs

Vues sociales
par Jacques GAUTRAND
Ancien journaliste de la presse magazine économique, Jacques Gautrand est aujourd’hui consultant et journaliste indépendant. Il est l’auteur d’un essai sur l’image et les médias : « L’Empire des écrans » (éditions Le Pré aux Clercs, 2002) et le créateur et animateur du site www.consulendo.com.
 
L’âge d’or des grands quotidiens populaires, aux éditions multiples, aux titres chocs criés dans la rue, aux grandes signatures à la Kessel, Simenon, Camus, est définitivement révolu. France Soir en fait l’amère expérience.

Après le charbon, la sidérurgie, le textile, la presse est la dernière industrie du 19ème siècle à faire sa longue mue. Mais elle n’est pas condamnée. On a toujours besoin de charbon, d’acier et de tissus ! Et on aura toujours besoin d’information, aujourd’hui plus que jamais.

Dotée d’organisations professionnelles et de pratiques corporatistes, héritées de l’âge industriel, la presse écrite doit s’adapter à la révolution numérique, répondre aux changements profonds des modes de vies, des habitudes de consommation et au défi de la « gratuité ».

Aujourd’hui, elle n’a guère d’autre choix qu’entre l’artisanat intellectuel, la diffusion confidentielle ou subventionnée et, dans la majorité des cas, l’intégration au système des médias global. C'est-à-dire l’entrée dans des logiques de groupes multi médias ou d’alliances, de partenariats permettant de conjuguer l’imprimé avec l’Internet, l’audiovisuel, l’édition, le divertissement, la distribution de services culturels, la formation, l’événementiel…

Journaux gratuits comme presse payante dépendent largement des recettes publicitaires (ou du sponsoring) pour assurer leur viabilité et leur pérennité. Ce qui rend l’entreprise de plus en plus difficile pour des éditeurs indépendants et explique les concentrations successives.

Mais au-delà de la concentration capitalistique, la « production » de l’information est entrée dans un processus « systémique » qui est le nouveau paradigme des médias. A l’instar d’AOL-Time-Warner, Fox News, Disney, Bertelsmann, Sony, des groupes multi médias à vocation mondiale intègrent et contrôlent aujourd’hui tous les « métiers » de la production intellectuelle.

Les différents médias ne fonctionnent plus de façon séparés les uns des autres, mais en interaction et interconnexion permanentes, formant un véritable système qui s’auto-entetient et s’autorégule.

La première source d’un média…ce sont les autres médias. A commencer par les grandes agences d’information (AFP, Reuters, Bloomberg, Dow Jones...) qui fournissent aux rédactions des nouvelles « à jet continu » au même titre que des banques d’images internationales approvisionnent jour et nuit les télés avides de nouveaux « contenus ».
Fortement « autoréférentiels », les médias fonctionnent de façon « endogène » et mimétique, reprenant, amplifiant les infos prélevées chez les confrères, « comme une vache qui ruminerait sans fin », selon la métaphore du journaliste allemand Roger de Weck.

La presse écrite tend à devenir une caisse de résonance du théâtre médiatique, relayant et commentant les événements portés par les grands networks télévisés : catastrophes, attentats, épidémies, crises et conflits, vie des stars et People, superproductions culturelles, etc. De même que les télés se nourrissent, exploitent et « inflatent » les scoops de la presse écrite. Le développement des chaînes d’info continue ne fait qu’accentuer ce phénomène de « boucle » médiatique. Et actionne la pompe aspirante : il faut sans cesse alimenter le système en nouveautés et « exclusivités ».

Le cas Harry Potter est symbolique du fonctionnement systémique des médias : au départ il y a un livre qui devient un film, ceci se « coagule » en un événement abondamment commenté, relayé, magnifié par la presse et les différents médias, lequel génère ensuite une multitude de produits dérivés et fait grossir sa propre bulle médiatique… tandis qu’on cherche partout à faire éclore de nouveaux Harry Potter, comme les chercheurs d’or à l’affût du « bonanza » (cf. le Da Vinci Code).

Du coup, malgré le foisonnement des titres de presse et l’explosion de nouveaux médias, on assiste à une certaine uniformisation du traitement de l’information. Uniformité dans le choix des sujets, mais aussi dans le « formatage » de la présentation, dans le ton comme dans le style.

Une info chasse l’autre : les grands médias se focalisent tous en même temps sur les mêmes événements et oublient aussitôt les sujets de l’avant-veille, ce qui nourrit en permanence l’émergence de « bulles médiatiques ». Qui finissent par éclater ici et se reformer ailleurs…

Le développement des médias on-line, l’obsession du « temps réel », font de l’information une denrée hautement obsolète. D’où la recherche effrénée de « scoops », de révélations, d’insolite, et la prime donnée au sensationnel, au détriment de l’explication, de la mise en perspective et de la pédagogie.

Le système des médias est capable de propager instantanément les grandes peurs, les paniques, les angoisses, comme dans le cas du SRAS ou de la grippe aviaire. Mais il dispose aussi d’un pouvoir sans précédent de mobilisation du public à l’échelle internationale pour des grandes causes, comme l’a montré le grand élan de solidarité suscité par les images du Tsunami en Asie du Sud-Est.

Comme la langue d’Esope, la puissance du système des médias est ambivalente.

En nous faisant vivre en direct les moments heureux et malheureux du globe, il contribue à rapprocher les peuples, à tisser une conscience planétaire, à nous rendre davantage « citoyens du monde » et sans doute plus solidaires …

Dans le même temps, il contribue à nous accoutumer à l’étalage des malheurs et des catastrophes, à banaliser la violence et la barbarie, à normaliser des conduites perverses ; il peut aussi exacerber les antagonismes religieux et culturels, radicaliser les replis identitaires; abuser de son pouvoir d’influence…

Etendant sa résille sur toute la planète, le système des médias et des écrans devient la « matrice » socioculturelle de notre modernité.
Car nul n’échappe désormais à son emprise. Hier des foules immenses, ne sachant pas lire, restèrent à l’écart des livres et des journaux. Aujourd’hui l’audiovisuel et le multimédia forment un langage universel, directement accessible à tous. Et nous ne sommes que dans la préhistoire de l’ère audiovisuelle.

Gigantesque caisse de résonance, miroir et mentor des foules, colporteur des modes et des styles de vie, éducateur de masse, immense salle de rédaction mais aussi de jeux et de spectacles sans frontières... le système des médias et des écrans tend à supplanter les grands « moules sociaux » en déclin : famille, école, Eglises, partis, armée...

Le temps passé devant les écrans tend à devenir la première activité des individus dans les pays les plus développés. Les jeunes passent près de deux fois plus de temps devant des écrans qu’à l’école…

Bref, le système des médias et des écrans structure tout l’espace public comme l’espace privé et la sphère intime.

« Formatage» de l’opinion publique ; boom de la « télé-réalité » ; confusion entre reportage et fiction, mélange entre information et divertissement (infotainment); recherche du sensationnel ; règne du jeu perpétuel… les médias de masse tissent des «communautés d’émotion », épidermiques, impulsives, versatiles et éphémères, en constante reconfiguration... Ils relient autant qu’ils enferment les gens dans un individualisme exacerbé; stimulent la consommation compulsive d’images, flattent le narcissisme, le voyeurisme; favorisent la confusion entre réel et le virtuel, entre le licite et le possible...

Composante essentielle de la démocratie, les médias sont habituellement qualifiés de 4ème Pouvoir. Mais ne sont-ils pas devenus « le » pouvoir ?

Or quels sont aujourd’hui leurs contre-pouvoirs ?

Paradoxe : la surpuissance des médias va de pair avec un affaiblissement du pouvoir individuel des journalistes et une précarisation de leur statut social: ceux-ci sont de plus en plus tributaires des logiques économiques des éditeurs et groupes de presse ainsi que des choix éditoriaux de leur hiérarchie.

Par ailleurs, et c’est une des grandes mutations actuelles, les journalistes n’ont plus le monopole de la production de l’information. Dans l’audiovisuel des producteurs et des animateurs d’émission ont un pouvoir « d’information » et d’influence souvent bien plus grand que nombre de journalistes spécialisés.
Internet et ses millions de sites alimentés par des individus, des associations, des sociétés, des ONG, des lobbies ou des sectes, déversent en permanence des flots pléthoriques de données, de points de vues, de prises de position, d’images, de rumeurs… Sociétés d’études et de sondages, agences de communication, cabinets de lobbying, syndicats professionnels, disposent de leur côté de moyens considérables – parfois bien supérieurs à ceux de certaines rédactions ! - et inondent les médias et les leaders d’opinions d’une masse considérable de documents écrits et audiovisuels à seule fin d’être reproduits tels quels…

Face à ces évolutions, nous avons, davantage encore que par le passé, besoin de médiateurs professionnels. Pour démêler le vraisemblable du trompe l’œil et de la désinformation ; pour mettre en perspective les événements, pour in-former au sens littéral, c'est-à-dire donner forme et sens aux chaos des signes et des icônes qui nous submerge.

On ne répondra aux immense défis posés par la surpuissance des médias qu’en interrogeant les pratiques et les valeurs des professionnels des médias. Car la surpuissance des médias exige une « sur-responsabilité » des hommes et femmes de médias.
Certains journaux, certaines chaînes se sont d’ores et déjà dotés de « médiateurs ». Ces initiatives qui ont fait la preuve de leur utilité et de leur pertinence, sont encore trop minoritaires et dispersées pour pouvoir revendiquer un pouvoir d’influence au-delà de leur propre rédaction.

C’est pourquoi, je suggère la création d’un Conseil national consultatif d’éthique des médias. Il devrait être composé de représentants des professionnels de l’ensemble des médias : journalistes, éditeurs, producteurs, animateurs, publicitaires, auteurs… ainsi que des « médiateurs » existants et de personnalités qualifiées et reconnues, des « sages ». Il ne s’agit pas de créer un nouvel « Ordre professionnel », à l’instar des avocats ou des médecins, encore moins de ressusciter un bureau de la censure, mais d’instituer une « vigie » des médias, effectuant un travail de veille sur les conditions de production des différents contenus diffusés, sur les grandes évolutions en cours, sur les pratiques, bonnes et moins bonnes; qui aurait une mission d’alerte sur les dérives et dérapages et qui serait une instance de recours pour le public et les citoyens.

Ce Conseil pourrait être saisi non seulement par tout acteur des médias, mais aussi par tout citoyen, ou toute association, chaque fois qu’un dysfonctionnement serait perçu.

La création de ce Conseil national consultatif d’éthique serait un signe fort adressé à l’ensemble du corps social montrant que le fonctionnement des médias est un enjeu central pour l’avenir de la démocratie.
   
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