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L'apartheid sans nom

Vues sociales
par Thierry LEPERCQ
Thierry Lepercq est un des dirigeants de Nicominvest, un fonds d'investissement dédié aux nouvelles technologies de la communication. Il est diplômé d'HEC et a un parcours de banquier d'affaires, notamment comme Président fondateur de NetsCapital, établissement financier dédié aux nouvelles technologies. Il a par ailleurs une activité associative qui l'a conduit à intervenir dans les domaines de l'aide aux pays en voie de développement, de l'accompagnement de personnes en fin de vie et des laboratoires d'idées politiques.
 
Samedi 15 octobre 2005

C’est le week-end. Ce soir David, 21 ans, mon beau-frère, qui vit chez ses parents, décide de sortir avec quelques cousins et des amis. Ils sont un petit groupe de cinq garçons. Ils prendront la voiture de l’un d’entre eux, le plus âgé. Celui-ci n’oublie pas de prendre son permis de conduire et sa carte grise : le souci d’être en règle. David et un de ses copains, eux, préfèrent ne pas prendre leurs papiers : quand on va en boîte, on se fait parfois voler ses affaires, alors autant en avoir le moins possible sur soi.

Au bout de quelques kilomètres la voiture est arrêtée : contrôle de police. Il faut dire que nous sommes dans le 93 et que les cinq garçons sont noirs. Ils descendent de voiture, David n’a pas ses papiers. Ils sont pincés, toute discussion est vaine. Aussitôt emmenés au commissariat, puis internés, tous les cinq.

Dimanche matin, Cécile, la maman de David, est inquiète. Son fils n’a pas l’habitude de découcher. Bientôt une voisine lui apprend la nouvelle : les garçons sont en garde à vue. Affolée, elle se précipite au commissariat : le fonctionnaire qui la reçoit lui confirme que son fils est bien détenu, qu’on ne peut rien lui dire pour l’instant, mais qu’elle sera bientôt informée des tenants de « l’affaire » à laquelle son fils est mêlé. Angoisse : de quelle affaire peut-il s’agir ? Quel délit David a-t-il commis ?

Dimanche après-midi : David et les autres garçons sont libérés. Une affaire ? Aucune. Simplement ils sont noirs, comme d’autres jeunes recherchés par la police. Et l’un d’entre eux n’avait pas ses papiers. Cela vaut bien une nuit en détention.


Jeudi 20 octobre 2005

Ce soir Barclays Private Equity, un des principaux acteurs du capital-investissement en France, fête ses 15 ans. Pour l’occasion ont été invités de très nombreux industriels, financiers, avocats… et leurs épouses : un peu toute la Place de Paris.

L’événement a lieu au Petit Palais, lieu magnifiquement rénové qui va bientôt ouvrir à nouveau ses portes au public. J’y vais à pied, mon bureau n’est pas loin. Il y a foule, et tout ce beau monde fait la queue. Ou presque : en voici un qui passe devant tout les autres. Ah oui mais c’est Walter Butler.

A l’entrée le personnel de sécurité (des noirs et des arabes) nous demande courtoisement de patienter : il y a déjà plus de 1000 personnes dans le bâtiment !

Finalement j’entre : c’est grandiose. Tant de monde, et en même temps un esprit si famille : je retrouve des anciens collègues, des relations d’affaires, des camarades de promotion, un de mes cousins qui a fait le voyage de Lyon… C’est très sympathique.

Et soudainement quelque chose me chiffonne. Où sont les minorités visibles, celles qui représentent 15% de la population de notre pays ? Je décide alors d’arpenter les salons, les jardins : j’ouvre les yeux (sans demander les cartes d’identité…). Pendant une heure je vais, je viens, je cherche. Pas un qui ne soit blanc de blanc ! Pas un sur 1200 ! Ah si là, près de la sortie, un jeune garçon d’origine maghrébine, et il ne semble pas appartenir au personnel de sécurité. Ouf !

Je sors : vite, un peu d’air ! Où ai-je vu une ségrégation ethnique aussi étanche ? C’était en Afrique du Sud, mais il y a bien longtemps : le temps de l’apartheid.


Jeudi 3 novembre 2005

Le club XXIème siècle organise son dîner mensuel au Press Club de France, non loin du Grand Palais. Ce club, créé par un ancien conseiller de Jean-Pierre Raffarin, rassemble des représentants de l’élite des minorités visibles en France, principalement d’origine maghrébine et asiatique, et aussi quelques gaulois comme moi : chefs d’entreprise, banquiers, consultants…

Les banlieues brûlent depuis cinq jours, nous avons un invité de marque qui va nous éclairer : Louis Schweitzer, ancien patron de Renault et président de la Haute Autorité de Lutte contre la Discrimination et pour l’Egalité (HALDE).

Le débat promet d’être passionnant. Voici l’institution à laquelle David pourra s’adresser pour faire valoir la discrimination dont il a été victime avec ses copains !

Notre invité annonce très vite la couleur. Les discriminations touchent d’abord les personnes âgées de plus de 50 ans (et moches !). A revenu égal les minorités ethniques réussissent mieux que les Français de souche. Il serait néfaste de compter les gens en fonction de leur origine : dans quelle catégorie mettrait-on une personne dont le père serait un métis noir et la mère une métis asiatique ?

La salle est incrédule, tout en restant factuelle et courtoise : mais quelle déception ! Celui qui est censé incarner la lutte contre les discriminations dans notre pays ne semble pas s’en soucier, alors que les cités s’insurgent. Je m’enhardis et interviens pour faire part de mon expérience à la réception de Barclays, deux semaines plus tôt.

Apartheid, j’ai lâché le mot. Confidence de Louis Schweitzer : en 1986, son prédécesseur à la présidence de Renault, Georges Besse, lui parle en ces termes de l’usine de Flins : « c’est l’Afrique du Sud : les ouvriers sont africains ou maghrébins, et les cadres sont tous blancs ». Aujourd’hui, nous dit Louis Schweitzer, ça a un peu changé : nous avons quelques membres de l’encadrement intermédiaire d’origine maghrébine, et puis nous avons Carlos Ghosn. Quel bel exemple de diversité : un libano-brésilien !

David, ne perd pas ton temps à saisir la HALDE.

Tout va très bien, Madame la Marquise…
   
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