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Pourquoi il faut préserver la laïcité à la française

Vues politiques
par Laurent FABIUS
Laurent Fabius a étudié aux lycées Janson-de-Sailly et Louis-le-Grand à Paris, et poursuit sa formation à l'Ecole Normale supérieure de la rue d'Ulm. Agrégé de lettres, il passe par l’ENA, puis est auditeur et maître des requêtes au Conseil d'Etat. Il entre dans la politique en 1977 en devenant adjoint au maire du Grand-Quevilly. Un an plus tard, il est élu député. Après la victoire de François Mitterrand aux élections présidentielles de 1981, il est nommé Ministre du budget, puis Ministre de l'Industrie et de la Recherche en 1983. Un an plus tard, à l'âge de trente-huit ans, il devient Premier Ministre. En 1988, il est nommé Président de l'Assemblée nationale. Elu Premier Secrétaire du Parti socialiste, il cède sa place à Lionel Jospin pour la candidature aux élections présidentielles de 1995. Sous la troisième cohabitation, il devient Ministre de l'Economie, des Finances et de l'Industrie jusqu'à la défaite des socialistes aux élections présidentielles de 2002. Laurent Fabius est notamment l'auteur de La France inégale, Le Coeur du futur, et C'est en allant vers la mer.
 
 
Je suis un partisan ardent de la laïcité et de la République. Je l’ai toujours été, et j’ai toujours été confirmé dans cette conviction. Les récentes violences dans les banlieues ont montré une fois de plus la pertinence du socle républicain laïc, contrairement à ce que prétendent les apôtres de la « fin du modèle français ». Bien entendu, il faut reconnaître certaines erreurs du passé et être prêt à actualiser notre modèle en fonction des nouveaux enjeux. Mais les fondements restent pertinents. Pour promouvoir l’égalité en actes, l’égalité des droits et la laïcité sont deux conditions décisives. Nous socialistes, devons la défendre avec une intransigeance particulière.

La défense de la laïcité est le prolongement de la défense des droits de l’homme. Pour le faire comprendre, je commencerai par raconter un épisode de mon action politique qui m’a marqué et a contribué à ancrer en moi les convictions que je défends aujourd’hui. Cet épisode, c’est la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud.

Lorsque je devins Premier ministre en 1984, j’étais déjà très sensibilisé au problème de l’apartheid. J’avais milité pour son démantèlement, j’avais défilé, pétitionné, protesté, espéré. La figure de Nelson Mandela emprisonné depuis plus de vingt ans, image de l’injustice insupportable, symbole de la victime dont la force morale finit par terrasser son bourreau, était emblématique. Venu au socialisme notamment à travers le combat pour les droits de l’homme, j’espérais qu’un jour, un jour prochain, ce régime de honte serait détruit. Se posait la question de l’attitude que le gouvernement français devait adopter. J’étais décidé, pour ma part, à ce que la France prît une initiative forte pour marquer notre engagement concret contre l’apartheid. Mais dans différents milieux je sentais de la mollesse, une inertie.

En mai 1985, nous organisâmes à Paris une grande réunion sur les libertés et les droits de l’homme. Du monde entier se rassemblèrent des combattants de la liberté, fameux ou obscurs. Parmi les invités, Desmond Tutu, figure de proue de la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud et dans le Monde, prix Nobel de la paix. Je le reçus à Matignon et lui demandai de me parler de son pays. Que fallait-il faire pour aider son peuple ?

Desmond Tutu s’exprima longuement, passionnément. Il m’expliqua la situation, les humiliations, les douleurs, les révoltes. Il me dit son pessimisme – il était certain que se produirait un bain de sang – et sa conviction qu’il fallait agir vite et fort. Pour secouer la communauté internationale, il plaçait une grande partie de son espérance dans la France. Il ne pouvait pas exposer cela publiquement, toute critique ouverte du régime sud-africain était passible de prison. Mais il avait foi en nous. Nous discutâmes ensuite concrètement. Quelles mesures prendre ? Quelle attitude face à l’embargo ? J’y étais spontanément favorable mais j’entendais beaucoup de bons esprits expliquer qu’un embargo général contre l’Afrique du Sud se retournerait contre contre les Noirs. En entendant cette objection, Desmond Tutu s’agitait sur son siège. Je le revois réagissant avec les mains, le visage, avec tout le corps. « Comment peut-on dire cela ! Les Noirs n’ont ni droits ni biens. Ils n’ont rien ! De quoi l’embargo les priverait-il ? Nous souffririons un peu plus ? Et alors ! Nous acceptons cette souffrance, nous la revendiquons même. Nous vous demandons, à vous les Français, de ne pas juger à notre place ce qui serait bon ou mauvais pour nous. Vous êtes le pays des droits de l’homme. Vous êtes la patrie de la Révolution. Aidez-nous. Seul l’embargo contre le régime peut obliger celui-ci à bouger. C’est le peuple sud-africain qui vous demande, qui vous supplie de décider l’embargo. » Nous sortîmes dans la rue de Varenne et je proposai à Desmond Tutu de marcher ensemble depuis Matignon jusqu’à l’Assemblée pour prolonger notre conversation. Nous discutions en avançant sur le trottoir. Et lui tout à coup s’interrompt, éclate de rire, et me dit : « Mais je rêve, je me pince. Je suis là, moi, un Noir, marchant à côté d’un Premier ministre blanc, conversant avec lui. Et il n’y a pas d’émeutes ! Pas de policiers qui nous l’interdisent ! Que c’est beau la démocratie ! »

Les propos de Desmond Tutu avaient achevé de me convaincre que nous devions passer outre aux objections qu’on nous présentait. L’embargo était nécessaire. La France devait prendre la tête de ce combat. Je l’annonçai et je veillai concrètement à ce qu’il en fût ainsi. On reconnaît aujourd’hui que notre action aux Nations Unies fut importante. Nous décidâmes également, un peu après, la suspension de tout nouvel investissement en Afrique du Sud. Nous rappelâmes notre ambassadeur. Notre action, soutenue par tous les partisans de la liberté, ne faisait cependant pas l’unanimité. Je me souviens d’une rencontre en tête à tête avec Margaret Thatcher en juillet 1985 durant laquelle la Dame de fer se lança dans un vibrant plaidoyer contre les sanctions économiques à l’égard de l’Afrique du Sud. Je sortis de cette rencontre choqué par ce que j’avais entendu. Des mois passèrent, avec leur succession d’attentats, de violences, et de médiations. Puis, dans les circonstances que l’on sait, se produisit l’évolution à la fois attendue et inespérée. Je me déplaçai là bas pour rencontrer le Président De Klerk et Nelson Mandela. Enfin, nous apprîmes la grande décision, la fin de l’apartheid. S’il existe un combat que je suis fier d’avoir mené, même modestement, c’est celui-là. La France a été présente et active dans cette révolution réussie. La dignité, la liberté de millions d’hommes ont été au bout du chemin. La politique, trop rarement, mais parfois, ce peut être aussi cela.

Je n’oublierai jamais ces quelques mots de Desmond Tutu au détour d’une rue de Paris. Lui qui venait d’une société où la séparation entre les races était la loi, il nous rappelait un des principaux acquis de notre République. Bien entendu, nous sommes blacks, beurs ou blancs ; chrétiens, juifs, musulmans, agnostiques. Mais nous sommes avant tout des citoyens français. Or cet acquis est aujourd’hui en danger. L’égalité citoyenne est mise à mal par les inégalités sociales et l’exclusion dont sont victimes beaucoup de membres des minorités visibles. L’égalité citoyenne est menacée par les nouveaux discours et les nouvelles théories ; ce que j’ai appelé le libéral-communautarisme. Pour les tenants de cette idéologie, c’est le modèle français de laïcité qui est le problème.

Je suis en désaccord avec cette analyse. Les Révolutionnaires de 1789 avaient eu cette intuition fondatrice : il n’y a pas de droits de l’homme sans droits du citoyen. Sans démocratie où chaque individu dispose de larges droits politiques, les droits de l’homme seront toujours menacés. Pour que chacun dispose de droits politiques égaux, la citoyenneté doit s’adresser à chaque individu, indépendamment de ses appartenances communautaires. Médiatiser l’appartenance à la République par les appartenances communautaires, c’est fatalement reconnaître un rôle politique aux représentants de ces communautés. La loi de 1905 sur la laïcité a été mise en place pour réduire la place de l’Eglise catholique dans la société française. Durant le XIXème siècle, cette Eglise avait milité contre la démocratie et contre les droits des citoyens, mettant en danger le progrès politique lancé par la Révolution de 1789. Bien entendu, l’Eglise catholique a aujourd’hui changé, mais la loi de 1905 reste d’actualité. Un rôle croissant des communautés dans notre République peut faire peser un nouveau danger sur les droits des citoyens. Le communautarisme, qui fait primer sur l’appartenance à la nation l’appartenance à la communauté qu’elle soit ethnique, religieuse ou géographique, met à mal l’égalité citoyenne.

Ce n’est pas acceptable. C’est pourquoi en 2003, j’ai pris position en faveur d’une loi sur les signes religieux à l’Ecole. J’avais été frappé et même bouleversé par les témoignages d’acteurs de terrain, professeurs, chefs d’établissement, représentants de syndicats étudiants, qui bataillaient pour faire respecter la laïcité à l’école – faire cours sur Darwin, sur l’histoire des religions, sur la Shoah. Le voile que portent les jeunes filles est trop souvent la manifestation de la place difficile qui est faite aux femmes. J’ai alerté les socialistes, demandé une loi au Parlement car en République, c’est le suffrage universel et le droit qui comptent. J’ai été heureux que Jacques Chirac soutienne cette initiative. Mais cette loi n’est pas un aboutissement. C’est la première étape d’une reconquête : la reconquête d’une République laïque où chacun bénéficie de l’égalité en actes.

Le communautarisme est d’autant plus dangereux qu’il est aujourd’hui l’allié du libéralisme. Chacun peut constater la logique du libéral-communautarisme. Le libéralisme détruit les solidarités publiques, dévalorise l’attachement au collectif, nie l’existence d’un intérêt public transcendant par rapport aux intérêts individuels. Il préfère renvoyer chacun à sa singularité. Pour compenser le retrait de la puissance publique, les appartenances communautaires et religieuses sont renforcées. Parce qu’il affaiblit l'État social le libéralisme rend nécessaire l’émergence de nouvelles solidarités pour palier cet affaiblissement. J’insiste sur ce point : plus la société est « libérale » au sens économique du terme, c’est-à-dire tolérante à la montée des inégalités sous l’effet des forces du marché, moins elle est républicaine. La croissance des inégalités se traduit aussi par l’augmentation de la violence sociale qui appelle la répression, le renforcement de ce qu’on appelait autrefois l’Etat Policier. Le libéralisme produit du désordre social et réclame ensuite de l’ordre public.

Cela entraîne la montée en force de la défiance à tous les niveaux de la société. Pour ma part, je ne suis pas du genre « angélique » devant la délinquance – je suis depuis 25 ans l’élu d’une commune et d’une circonscription urbaine et ouvrière, je connais bien ces problèmes et je mesure combien le reproche répété, même injuste, de laxisme en ce domaine a porté tort au gouvernement Jospin. La gauche doit traiter très fermement la question de l’insécurité. Mais il faut bien voir qu’il y a une cohérence entre libéralisme économique, logique répressive et communautarisme. Les progrès de l’inégalité tendent à entraîner un recul des libertés.

Ce modèle de société, on le retrouve à des degrés divers chez George W. Bush et les néoconservateurs américains, dans certains modèles multiculturels promus notamment en Grande-Bretagne et chez nous, dans le projet politique d’un Nicolas Sarkozy.

Voilà pourquoi la laïcité n’est pas un acquis à célébrer comme une belle statue indestructible. Nous avons besoin d’une laïcité offensive et non agressive, de reconquête et non dans la résignation. C’est celle que je défends. La grande loi de 1905 représente la pleine réalisation des principes de 1789. On dit souvent de notre pays qu’il est isolé sur ce plan ; peut-être est-il plutôt en avance ? Le bénéfice de cette loi votée sur le rapport de Jaurès est d’avoir ouvert une période d’enracinement de la République et de pacification de la société – deux choses dont nous avons besoin. Voilà pourquoi la laïcité reste d’actualité : par-delà les clivages, tous les républicains doivent se retrouver dans ce combat.

Cela n’empêche nullement – on y parvient mieux au contraire quand les principes ont été rappelés et consolidés – de reconnaître que les questions se posent aujourd’hui en des termes différents d’il y a un siècle. La France et les Français ont changé. Nous devons être attentifs à la diversité de la société moderne, à ce qui est devenu son « métissage ».

Cela appelle surtout à lutter de manière beaucoup plus déterminée pour l’égalité en actes – c'est-à-dire l’insertion sociale de tous dans la société. Emploi, logement, éducation : dans tous ces domaines, des propositions ont été faites, notamment par les Socialistes. Nous devrons aller plus loin. Ce sera un des enjeux majeurs du projet du Parti socialiste au début de l’année 2006.

La France est à un tournant. Soit elle se ressaisit sur les bases qui ont fait sa force – la laïcité, la République, l’Etat – et se donne les moyens d’assurer à tous ses enfants une place décente dans la société. Soit elle cède aux sirènes du libéral-communautarisme, et alors, il faut craindre que d’ici quelques années, la remarque de Desmond Tutu sur la grandeur de notre démocratie ne soit plus qu’un souvenir.
   
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