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L'arc libéral et son triomphe

Vues politiques
par Jean BAECHLER
Jean Baechler, né en 1937, est sociologue et historien. Professeur à la Sorbonne, il est aussi membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques. L’œuvre considérable de ce grand humaniste témoigne de sa volonté de saisir la réalité sociale et historique dans sa globalité autant que dans sa complexité. Parmi ses nombreux ouvrages, on peut citer Démocraties, Le Capitalisme, Nature et Histoire, Esquisse d’une histoire universelle.
 
Raymond Aron a confessé quelque part qu'il se considérait un « libéral attardé ». Comme je lui faisais remarquer que je désapprouvais cette formule pour sa saveur désenchantée, alors que le libéralisme m'apparaissait avoir devant lui la carrière la plus prometteuse, il m'a répondu, fidèle à lui-même, que le mot trahissait son sentiment profond et ma réplique ma jeunesse. Trente ou trente-cinq ans plus tard, que faut-il en penser ?

Le libéralisme, aujourd'hui, n'est ni attardé ni en avance sur son temps, il a tout simplement gagné la guerre. Le triomphe est mal perçu, le libéralisme est même renié ou vilipendé en de nombreux quartiers, mais un peu de hauteur historique et d'hygiène sémantique doit convaincre que, en restant indéfectiblement attaché à la pensée libérale, Raymond Aron n'a pas seulement sauvé l'honneur de la corporation intellectuelle, il a aussi eu historiquement raison, bien plus vite et plus complètement qu'il ne l'a jamais rêvé. Le libéralisme a gagné, parce que les États-Unis sont sortis vainqueurs de la guerre froide contre l'URSS et qu'ils doivent la victoire aux vertus de leur régime politique. Ce régime est un exemplaire remarquable de libéralisme. C'est lui qui, aujourd'hui, donne le ton dans le monde et c’est par rapport à lui que toutes les positions politiques et idéologiques se définissent. Or, en regard de mollahs insanes, d'écologistes débiles et de malfrats menacés dans leur position de pouvoir, aucune force montante ni aucun mouvement d'avenir ne contestent plus que l’honneur, la vérité et l'efficacité soient du côté de régimes politiques, dont le principe premier et dernier doit être la liberté. C'est très exactement ce qu'affirme le libéralisme de son côté.

Il n'en demeure pas moins que cette proposition -- le libéralisme est l’expression intellectuelle du régime démocratique, l’un et l'autre centrés sur la liberté -- n'est pas généralement reçue. Le constat pose un problème, qui aurait pu retenir l'attention de Raymond Aron et aiguiser son appétit pour les incongruités idéologiques. Comment peut-on être pour la liberté et contre le libéralisme ? Une réponse plausible conduit plus loin qu'on ne le soupçonnerait. Qu'est-ce qu'un régime politique dont le principe fondateur serait la liberté ? La réponse est directe et simple. C'est un régime, où toute relation de pouvoir repose sur le consentement des obéissants à obéir, car ils estiment que, en obéissant à des gens compétents, ils maximisent leurs chances de réussite dans des entreprises collectives. On tire du postulat un premier théorème : toute position de pouvoir doit être occupée par des délégués des obéissants, pour leur compétence supposée à conduire une entreprise collective et à titre circonscrit, temporaire et réversible. Un corollaire du théorème pose que, en conséquence, un régime de liberté est par nature mixte. Il a un fondement démocratique dans le fait que tout dirigeant est un délégué de ceux qui lui obéissent. Il a une architecture aristocratique dans l'exigence de compétence adressée aux dirigeants délégués. Son fonctionnement est monarchique, puisque tout dirigeant dirige l'entreprise que les dirigés lui confient.

Un deuxième théorème pose que les entreprises collectives sont distribuées spontanément en deux classes. L'une rassemble toutes celles -- économiques, religieuses, ludiques, scientifiques... --, dont les objectifs sont visés par un ensemble restreint d’acteurs, alors que l'autre recueille les entreprises intéressant des objectifs communs à tous les acteurs et à toutes leurs entreprises. Ces objectifs communs sont la définition de règles du jeu, la punition de ceux qui ne les respectent pas, la réunion des conditions communes de la réussite des entreprises particulières et la sécurité par rapport aux autres ensembles de même définition. Cette dernière clause exprime un troisième et dernier théorème, à savoir que la dispersion de l'humanité en une pluralité de polities impose à celles qui sont régies par un régime de liberté de viser une structure de jeu qui minimise les risques de guerre et favorise la diffusion du bon régime.

Dans son acception contemporaine, la démocratie repose sur le consentement à l'obéissance, sur la délégation du pouvoir à la compétence efficace, sur la distinction du public et du privé et sur un système international de sécurité collective. Le libéralisme, rapporté aux quelques propositions partagées par tous les libéraux et condamnées par tous les antilibéraux, ne dit pas autre chose. Le paradoxe demeure que, aujourd'hui, ces principes sont largement acceptés au nom de la démocratie et rarement en celui du libéralisme. La clef du paradoxe est dans la gamme des positions qualifiées de libérales dans les différents pays démocratiques. Elle couvre tout le spectre politique, depuis la gauche la plus rêveuse jusqu'à la droite la plus réactionnaire, mais elle ignore absolument tous les extrêmes qui nient l'un ou l'autre des principes de la démocratie. Il est possible de communier dans les principes et de se partager en sectes opposées sur des choix à la fois indispensables et indécidables dans le cadre de référence démocratique. Il fut un temps, au XIXe siècle, où les libéraux se sont divisés sur le droit de vote, les uns prétendant le réserver à une minorité pour maximiser les chances de la liberté, et les autres prônant le suffrage universel à la même fin. Au XXe siècle, les libéraux ont pu à la fois s'entendre sur le principe d'équité qui, entre autres, impose de corriger dans le sens de l’égalité une inégalité même juste, si elle blesse la compassion et compromet la concorde entre citoyens, et diverger radicalement sur le degré de correction convenable. Aujourd'hui, les libéraux soutiennent que les mécanismes de marché sont les plus efficaces et les plus justes pour faire concourir les émulations et les concurrences à la réussite du plus grand nombre, et divergent sur la manière dont il convient de gérer les conséquences de l’ouverture des marchés. Demain comme aujourd'hui et hier, les libéraux seront d'accord pour asseoir la paix dans le monde sur des équilibres fluctuants contre toute hégémonie impériale, et en désaccord sur les stratégies et les tactiques de la paix.

Ainsi, les libéraux sont à la fois d'accord et en désaccord entre eux. Il suffit de fixer l'attention sur les désaccords, pour manquer de percevoir les accords. Cette myopie est spontanée à l'intérieur d'un pays et d'une constellation idéologique, car le combat politique et idéologique repose sur la dénonciation des adversaires. Pour saisir les accords profonds et essentiels, il faut s'extraire de l'immédiat, en élargissant le champ temporel et spatial, ou bien camper sur des positions antidémocratiques et antimodernes. Les jihadistes, les altermondialistes, les intégristes ne s'y trompent pas, qui exècrent avec la même ferveur tous les libéraux « pourris » de tous les bords. La divine surprise du XXIe siècle est que, contrairement au XXe, où le libéral comme Raymond Aron pouvait parfois désespérer des chances de la liberté, celui d'aujourd'hui peut se persuader que la canaille antilibérale, antidémocratique et antimoderne est minoritaire, acculée et affaiblie. Par un retournement inouï, il a suffi d'une génération, pour que le libéral attardé cédât la place à l'antilibéral attardé.
   
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