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Internet a-t-il une âme ?

Vues culturelles | Vues sociales
par Pierre DE LA COSTE
Pierre de La Coste, né en 1962, a été journaliste et « plume » de plusieurs ministres. Consultant en technologies de l’information, il est l’auteur d’un essai (L’Hyper-République, Ed. Berger-Levrault), d’un roman (Qui veut tuer Fred Forest ? Ed. 00h00.com), de recueils de poèmes (Ed. Club des poètes). Avec Arkhalià, le Livre sans page, nouveau roman à paraître en septembre 2006 aux Editions Lampsaque, il plonge le lecteur dans l’utopie théologique et politique d’une cité polymorphe, qui pourrait être inspirée de Gracq, Jünger ou Borges.
 
Internet, le « Réseau des réseaux », qui façonne de plus en plus l’économie, le commerce, l’administration, la politique et notre vie quotidienne, est-il une bonne ou une mauvaise chose pour la culture, la civilisation, – l’esprit ? Cet énorme flux d’échanges numériques joue-t-il en faveur du développement et de la diffusion des savoirs et des idées ? Ou bien achève-t-il le nivellement par le bas, favorisant l’abêtissement général, l’invasion d’une sous-culture américaine ? Internet a-t-il une âme, ou bien ne reflète-t-il qu’un vide sidéral, spirituel, moral, culturel ?
Deux internautes, cherchant à démontrer l’une ou l’autre de ces deux thèses, et collectant pendant un an sur Internet des arguments en faveur de chacune de celles-ci, trouveraient une masse presque infinie d’exemples confirmant les deux hypothèses de départ. Contrairement à la télévision, média relativement uniforme dont la valeur culturelle générale peut être appréciée, Internet est déjà trop complexe, trop touffu, pour être doté d’un bilan « globalement positif » en ce domaine comme dans les autres. Internet n’est d’ailleurs pas uniquement un média. C’est aussi un moyen de transaction et d’échange d’individu à individu. Comment juger de la qualité culturelle de ce que les hommes ont à se dire ? Internet, c’est l’éternelle langue d’Esope.


Culture et chaos


Internet, outil magnifique, presque démesuré, de diffusion de la culture, de la littérature et des arts ? Les exemples ne manquent pas. Tel une nouvelle Encyclopédie universelle virtuelle, un catalogue raisonné presque complet des connaissances humaines , une bibliothèque d’Alexandrie numérique, Internet permet de retrouver presque tout ce que l’on cherche (à condition de savoir mobiliser une culture personnelle apprise préalablement, dans l’éducation et la vie « réelles »). Comme chacun sait, les musées, les bibliothèques, les universités, les grandes institutions culturelles du monde entier disposent tous d’admirables sites internet. En France, le portail culture.fr, encore en chantier, ne donne probablement qu’une vision encore partielle de l’Internet culturel français. Car Internet donne sa chance aux formes les plus pointues, les plus confidentielles, les plus avant-gardistes ou les moins grand public de la culture. Les écrivains oubliés, les artistes inconnus, la poésie vivante , les petits musées, les sociétés d’histoire locales, les associations « des amis de... », mais aussi les oeuvres complètes trop monumentales pour être rééditées comme celle de Saint Augustin , ont leur place sur Internet, moyennant des budgets réduits, parce qu’ils y trouvent un public, également réduit, mais respectable.
Par ailleurs, il est difficile d’évaluer les échanges culturels entre particuliers, par courrier électronique, sur les blogs (sites personnels), sur les petites listes de diffusion entre amis (théâtre, cinéma, expositions, lectures). Mais ces pratiques commencent à peser sur le bouche-à-oreille qui fait le best-seller de la rentrée littéraire ou le triomphe d’une manifestation.
Internet, moyen de nivellement par le bas, rouleau compresseur de la médiocrité, grande cuillère à décerveler les hommes et à leur inoculer la pensée unique ? C’est également vrai. Il n’existe pas de points de repères sur le réseau. Dans un bruit de fond terrifiant, les moteurs de recherche actuels mettent systématiquement sur le même plan le très mauvais et le génial. Chateaubriand et le catalogue de la Redoute sont à la même enseigne. Rien, ou presque, ne garantit l’authenticité, la qualité d’un document, ni sa date de publication, ni son auteur. Ce ne sont pas des textes, mais des bouts de textes, qui sont retrouvés, car les moteurs « attaquent » les documents en n’importe quel point, sans respecter l’ordre de lecture voulu par l’auteur. Seuls les grands sites culturels ayant pignon sur rue (c’est à dire s’appuyant, là encore, sur une notoriété préalable) ou les annuaires, fondés sur un difficile travail de sélection et de commentaire, mettent un semblant d’ordre dans ce gigantesque chaos. Internet est une inflation de très mauvaise littérature. L’écriture s’y dégrade, l’orthographe disparaît, les langues s’affadissent, et au bout du compte, la précision de la pensée en souffre cruellement...


Diversité et simplification


L’ambiguïté fondamentale d’Internet se retrouve dans le domaine essentiel de la diversité linguistique. Les grandes langues autres que l’anglo-américain, progressent sur Internet, en valeur absolue et relative, comme le souligne une chercheuse britannique, Sue Wright : « L’affirmation générale suivant laquelle l’anglais serait la langue dominante sur Internet doit être révisée. Certes, l’anglais est largement utilisé. Mais c’est seulement dans une minorité de populations et de situations que des non-anglophones choisissent d’utiliser l’anglais plutôt que la langue nationale. La tendance à la diversité linguistique va nécessairement s’accentuer » . Internet est un des outils majeurs de la défense de la francophonie et donc un nouveau champ de rayonnement offert à « l’universalité de la langue française ». Dans certains cas, Internet permet de véhiculer les langues rares, que la civilisation du livre semblait dédaigner. Mais l’inverse peut également être dit ! Au sein des pages en français, en espagnol ou en arabe, apparaissent de temps à autre des termes en « globish » (global english). Il s’agit des pages composées par des moteurs de recherche, des messages d’erreur ou des termes techniques, sans compter l’invasion du « spam », ces courriers électroniques non désirés, rédigés à 99% dans un anglais de poubelle.
En réalité, une bataille souterraine se joue depuis les origines de l’Internet, non pas autour des langues utilisées, mais plutôt des caractères affichés sur les pages. La tendance première d’Internet est de n’utiliser que les caractères de la langue anglaise, qui ne connaît ni les accents, ni d’autres signes orthographiques. Un seul alphabet, si possible une seule langue, ou à défaut, d’autres langues mais appauvries au point de n’utiliser que les caractères de la langue dominante: voilà l’idéal pour le développement commercial de l’Internet, vu sous l’angle unique du marché.
Cette vision a du être abandonnée rapidement, du moins sous sa forme la plus exclusive et la plus insupportable. Les peuples du monde n’ont accepté Internet qu’à condition de pouvoir y pratiquer leur langue propre, dans toute sa richesse. La francophonie a été la première à la manœuvre, il y a une dizaine d’année de cela, pour faire plier les instances techniques de l’Internet, issues de l’administration américaine (pour des raisons historiques naturelles : Internet est une invention américaine). Nos cousins québécois, plus sensibles et plus rapidement concernés, on joué un rôle considérable dans cette résistance culturelle (inventant au passage toute une série de néologismes savoureux pour traduire les termes techniques anglais ). Ils furent soutenus en France par quelques pionniers et par une administration novatrice en ce domaine, la Délégation générale à la langue française. Aujourd’hui, pratiquement tous les alphabets du monde, sont acceptés, lus et reconnus sur Internet. Mais la tendance à la simplification linguistique outrancière du réseau est toujours une tentation, pour des raisons à la fois techniques et commerciales.


Le droit d’auteur en question


L’Internet a permis à des milliers d’artistes de se faire connaître, mais ne prévoit pas de rémunérer leur oeuvre. « Tout est gratuit », semble être la devise du réseau, ce qui laisse intacte la délicate question du droit d’auteur. Deux philosophies, il est vrai, s’affrontent durement. L’actualité parlementaire française nous en donne amplement l’illustration.
D’un côté, une philosophie libertaire qui a fleuri dés les origines d’Internet (et que l’on pourrait d’ailleurs considérer comme la culture même du réseau) autorisant le partage de toutes les ressources, le téléchargement de tout fichier, musical ou cinématographique, légalement ou non. De l’autre la conception classique de la rémunération des créateurs et des producteurs de contenus.
C’est donc du côté de l’Etat et de la loi que ce sont tournés les défenseurs de la rémunération des artistes et des industries culturelles. En France, le fameux projet de loi « relatif au droit d’auteur et aux droits voisins dans la société de l’information » a provoqué, au delà des clivages politiques, une belle empoignade révélant la nouvelle ligne de fracture.
Il est certain qu’Internet remet en cause les puissances établies, et, en l’occurrence, met cruellement l’accent sur les gigantesques profits des industries de la culture et sur la faible rémunération concomitante des artistes. Les individus s’affranchissent de la dictature des intermédiaires et des marchands en échangeant entre eux (c’est la pratique du « peer to peer »). Internet redistribue les cartes, donne ses chances à de nouveaux talents, de nouvelles formes de distribution, de nouveaux modes de rémunération. Mais il précarise aussi la culture en décourageant les investissements et toute la machine économique qui permet de produire un disque, un film, ou même un livre et qui suppose que l’argent des investisseurs, comme le talent des créateurs, soit lui aussi rémunéré.
Mais certains plaident déjà pour une « sortie par le haut » dépassant l’antagonisme entre culture Internet et conception classique du droit d’auteur. Daniel Kaplan, de la Fondation pour l’Internet nouvelle génération, parle « d’une sorte de plan sidérurgie, une solution de transition pour aider le secteur de la musique à accomplir sa mutation .» Ce qui pourrait aussi être nécessaire dans le cinéma ou le livre. « Mais il faut absolument qu’à côté, émergent des formes innovantes de production, de distribution, de valorisation et de rémunération de la création : nous aurons toujours besoin de médiateurs intelligents dans ces domaines. » Laurent Sorbier, conseiller à la Cour des Comptes, a été chargé par les ministres de la Culture et de l’Industrie d’une mission de bons offices auprès des professionnels du secteur. Il est raisonnablement optimiste : « avec déjà vingt millions de titres vendus en France, le téléchargement légal a de l’avenir, mais il faut l’aider à acquérir de la visibilité, par un véritable effort de pédagogie».


Nouvelles formes de création ?


Beaucoup ne se contentent pas d’une révolution dans les modes de diffusion de la culture. Des écrivains, des artistes, des philosophes ont imaginé que pourraient y éclore de nouvelles formes de création absolument originales. La notion de partage, d’échange, de « peer to peer » se retrouverait aussi dans le cœur de la création. C’est le « net art » ou la « cyber culture ». Vaste et perpétuel chantier, bouillon de culture encore mal défini, de tentatives plus ou moins heureuses, plus chaotique encore que le reste de l’Internet.
La première ressource exploitable par les créateurs sur le réseau est l’hypertexte, un concept inventé, vingt ans avant l’Internet, par le philosophe Ted Nelson . Les « mots bleus soulignés » des pages web ne permettent pas seulement de naviguer d’une page à l’autre, d’un document à l’autre, mais forment bien le socle d’une « nouvelle forme d’écriture, non linéaire ». « Afternoon, a Story », écrite par Michael Joyce entre 1985 et 1992 est considérée comme la première oeuvre de cette nouvelle littérature, voire comme la «Bible de Gutenberg » de l’Internet. On pourrait citer le roman « Ecran total », d’Alain Salvatore, ou le « Non-roman » de Lucie de Boutigny comme des oeuvres pionnières d’une littérature hypertexte de langue française. Avec son « Générateur poiétique » , Olivier Auber exploite toutes les ressources de l’interactivité et propose des sessions d’écriture collective. De telles oeuvres sont finement recensées et analysées par le remarquable département hypermédia de l’Université de Paris VIII, inspiré par le poète-chercheur Jean-Pierre Balpe.
Toutes les formes d’art sont concernés, mais Internet est d’abord un mode de communication écrit (on peut même le considérer comme une revanche de l’écrit sur le règne de l’image dans les médias traditionnels). Sur Internet, l’image est seconde et l’expression artistique est encore bridée par des questions de débit (malgré l’explosion du haut-débit). Les arts numériques se sont donc d’abord développés sur des ordinateurs puissants, mais non reliés au réseau mondial. Le MIT de Boston est un des laboratoires de ce mariage entre l’art et l’informatique. Le Cube, à Issy-les-Moulineaux, est le lieu français emblématique où des expositions, des rencontres, des festivals réunissent régulièrement la crème de ces artistes français et étrangers. Citons Maurice Benayoun, Miguel Chevalier, Kenjiro Harigai, les collectifs « The Pleix » ou « Ultralab » qui explorent tous les frontières irrédentes de la « réalité augmentée » ou de «l’art génératif ». On constate que les oeuvres mixtes, existant à la fois « physiquement » et « virtuellement » sont les plus prometteuses. Par exemple, Fred Forest, l’un des Français les plus connus dans ce domaine, a créé récemment « Digital Corner » au Bass museum de Miami, présenté comme « un happening virtuel planétaire et son affichage dans le monde. » Et Christian Lavigne réussit grâce au réseau d’étonnantes opérations de sculpture à distance.
« L’œuvre qui revendique une spécificité liée à internet, résume Yann Le Guennec, est une oeuvre de processus, de procédures, non nécessairement limitées dans le temps, qui utilise l'architecture physique et logique du réseau pour son développement, son existence.»


De Gallica à Quaero


Hétérogène, multiforme, démesuré, Internet serait pratiquement inaccessible sans les moteurs de recherche, notamment l’américain Google. Nous sommes entrés dans « l’âge de l’accès », fondé notamment sur « l’exploitation du filon culturel » . Qui tient l’accès tient le réseau et maîtrise le contenu.
C’est sans doute pour cette raison que le projet de numérisation de la littérature mondiale lancé par Google en décembre 2004 (15 millions d’ouvrages, 4,5 milliards de pages...) plus tard concurrencé par Yahoo et Microsoft, a provoqué une prise de conscience. Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque nationale de France a sonné l’alerte avec son livre.
L’intervention de Jacques Chirac lui-même a rappelé qu’un enjeu culturel de cette ampleur devenait politique : on ne peut pas abandonner notre mémoire à la merci d’entreprises étrangères.
Dès juillet 2005, un comité de pilotage de la Bibliothèque numérique européenne a été mis en place côté français. Alexandre Moatti, son secrétaire général, propose un plan d’action qui prévoit la mutation du fonds Gallica (déjà 80 000 ouvrages numérisés, mais en mode « image ») pour le mettre aux standards d’Internet, la création d’une fondation associant public et privé pour porter le projet, l’intégration de multiples contenus francophones et l’ouverture en juin 2006. La coopération avec les bibliothèques européennes démarrerait parallèlement, mais sans freiner l’avancement de cette numérisation et mise en ligne massives de la littérature de langue française.
Au même moment, l’Europe des moteurs de recherche se met en place. Le projet Quaero (« je cherche », en latin) présenté comme le « Google européen », est un peu l’Airbus d’Internet. Doté de fonds publics importants, il repose sur l’alliance de grands groupes privés européens, aujourd’hui français et allemands, mais aussi de PME comme le Français Exalead, un moteur sémantique innovant, mais moins populaire que Google. L’objectif de ce projet est de permettre de chercher non seulement les mots mais également les images (et de les bloquer si nécessaire). Un moteur de recherche nouvelle génération qui permettra peut-être de s’y retrouver dans l’Internet en 3D et à très haut débit de demain.
Il n’y a donc pas de « retard français » ou européen irrattrapable. Nous avons encore les moyens de réagir. Mais on ne peut pas se cacher que l’Europe a fait preuve de suivisme dans ce domaine. Nous payons quelques décennies d’erreurs. Le symbole est fort : face au « défi » de Google, la réaction, certes brillante et salutaire, est venue de la Bibliothèque Nationale de France. Une institution lourdement physique dans un monde numérique, mausolée passéiste du livre imprimé, aux coûts de fonctionnement exorbitants, si on les compare aux « entreprises agiles » d’aujourd’hui, trop peu nombreuses en France. Bref, c’est le bastion-Livre d’une inexpugnable Ligne Maginot culturelle. La très, très grande bibliothèque de François Mitterrand a été une très, très, très grande erreur stratégique. Même si la tournure prise par l’ « affaire Google », véritable coup de semonce d’une guerre encore à venir, nous laisse à penser qu’elle ne se reproduira pas...
Laboratoire des modes de vie du futur, chaudron culturel bouillonnant, tout autant que mémoire encyclopédique et réceptacle des oeuvres du passé, Internet accélère, dans la culture, un mouvement vieux comme la civilisation : détruire, casser les oeuvres, écoles, formes, signes et symboles anciens, pour mieux les réinventer, les recomposer, les recycler, les recréer. Internet donne ainsi raison au « Guépard » de Lampedusa : «Il faut que tout change pour que rien ne change. »
   
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