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Résistantes

Vues-portraits
par Marie POSAT *
* l'auteur a utilisé un pseudonyme
Née à Paris en 1964, Marie Posat a d’abord étudié la finance, en France puis aux Etats-Unis. Sa carrière en banque d’affaires l’a ensuite emmenée pour quelques années à Londres, puis en Russie, où elle a vécu cinq ans, à Saint-Pétersbourg et à Moscou. Aujourd’hui consultant indépendant, elle consacre un temps croissant à sa passion, le voyage. A la découverte de l’infinie beauté des paysages, de l’extraordinaire diversité des cultures et des hommes, c’est aussi un nouveau soi qu’elle rencontre à chaque ailleurs – puisque, comme l’a écrit Rainer-Maria Rilke, il n’est de voyage qu’intérieur.
 
Moscou, Russie, Décembre 1996 – c’est l’hiver et tout est blanc, du blanc immobile du grand froid. Par moins quarante, la vie se resserre, se concentre sur un seul objectif : survivre. Le train de banlieue, qu’on appelle ici électritchka, roule dans un cliquetis d’acier, fourmi imperturbable. Le réseau ferré est un squelette, l’architecture qui soutient la vie quoitidienne des pauvres, ceux qui n’ont pas de voiture et qui, comme tous les Moscovites, passent trois jours par semaine à la campagne – la « datcha », une cabane en bois et un lopin de terre, assure toute l’année l’approvisionnement en fruits et légumes, le logement des grands parents, le terrain de jeu des enfants et un endroit privé pour une vie sociale qui se cache encore. Grande capitale industrielle et internationale, Moscou, riche ou pauvre, est paysanne dans l’âme – en contact permanent et vital avec la campagne qui l’entoure.
Dans l’électritchka, deux grands-mères, typiques, sont assises à côté l’une de l’autre. Elles sont des millions dans le pays sur le même modèle, avec les mêmes vêtements qui sortent à l’unisson des chaînes de fabrication. Petites, manteaux de laine clairs, bottines plates et gros bonnet de couleur vive, d’où débordent quelques cheveux blancs. Tout est rond chez elles, d’une rondeur massive, épaisse, celle des sauriens dont la lenteur n’a d’égale que la force.
Le contrôleur arrive, chétif, trente-cinq ans peut-être, digne dans son costume usé. « Billets s’il vous plaît ! » - « Nous n’en avons pas. » - « Alors, ça fera trois roubles. » - « Nous n’avons pas d’argent. » Une pause, puis : « Nos poches sont vides », et joignant le geste à la parole, elles retournent les poches de leurs manteaux. Dans leurs cabas, de vieux tissus, des pommes de terre, du poisson séché, du sel et du tabac. C’est la misère et le moyen-âge. Le contrôleur le sait bien. C’est pareil pour lui. Il ne discute même pas, il n’y a rien à dire.
Les deux femmes se tiennent droites, dignes, absolument fermées. Elles ont ajouté, méprisantes, à l’égard du contrôleur : « Qu’est-ce que tu crois ? ». N’importe quelle catastrophe peut s’abattre sur leur tête, elles ne bougeront pas – comme les arbres glacés qui résisteront encore à plusieurs mois d’hiver. Elles ont tout vu, tout entendu, il n’y a plus de train, plus de pain, plus d’eau, plus d’enfants peut-être. Comme des montagnes, elles ont fait face. La résistance est devenue leur mode d’être. Ces femmes sont la Russie même.
   
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