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Le détour

Vues privées
par Sarah SLAMA *
* l'auteur a utilisé un pseudonyme
Sarah Slama a trente ans, un parcours universitaire avorté, un passé de metteur en scène chaotique, un présent de traductrice de pièces de théâtre, un avenir incertain fait d’écriture, de chant, et de maternité.
 
Je me rappelle avoir pleuré des larmes d’inconsolable révolte lorsque j’ai compris, après avoir lu un à un tous les textes publiés de Koltès, que leur auteur était mort et qu’il n’y aurait rien de plus à attendre de lui, rien à lui répondre, que j’avais là, dans les mains, le corps torturé par sa propre finitude d’un être mort deux fois. Tué de son vivant, bien avant l’heure de mourir, et contemplant curieusement sa propre mort qui continuait, l’air de rien, à se balader dans le monde. Impuissante. Bavarde. Sublime, mais. Grandiose mais. Belle à en mourir, comme on dit si stupidement, si justement.

Quelle beauté est-ce là. Comment vous le dire sans vous effrayer, sans prononcer sur vous une parole que vous vous empresseriez d’interpréter comme parole oraculaire. Je n’annonce rien. Je ne sais rien. Je ne suis pas vous. Je ne suis pas en vous. Je ne suis pas votre corps. Et pourtant je sens bien que la vieille âme que je suis a sur vous l’avantage décisif de la mémoire, et de l’âge. Qu’elle est comme déjà passée par votre corps, avant. Et qu’elle sait ses impasses, et sa merveille. Comment te taire à toi, plus longtemps, toi qui m’es précieux d’une manière que tu ne connais pas, comme tout enfant à toute mère, comment te taire ce que je sais. Comment le dire.

Un détour sera le bien venu.
Un petit discours savant sur la sexualité, en guise de détour.

Parce que tout le monde affecte de croire que parler d’autre chose, c’est faire un détour pour ne parler au fond que de ça. Moi, je crois aujourd’hui l’inverse : que le sexe est un détour, d’une incomparable puissance d’expression, pour parler de ce dont on ne peut pas parler, le reste. D’où la propension de notre époque à ne plus parler que de ça : c’est qu’elle a tant besoin de parler du reste, et elle en est si cruellement incapable. Moi avec.

Premier temps du plaisir. Mon plaisir, concret, le plaisir qui a lieu effectivement dans mon corps, et pas dans le tien. Il peut n’y avoir parfois pas d’autre plaisir, quand on fait l’amour, que ce plaisir là. Il n’est pas difficile à obtenir, c’est même la chose la plus facile du monde. Il est mécanique. Son intensité aussi est mécanique. Sa portée est mécanique. Il ne peut satisfaire que la machine en nous. C’est déjà ça, car il ne faut pas mentir, elle aussi veut être satisfaite.

Second temps du plaisir. Celui qui naît (tout aussi concrètement) du désir que tu as de moi. C’est une communication brûlante, qui passe par le regard que tu poses sur moi, la main que tu poses sur moi. C’est le plaisir d’un texte muet où je déchiffre, incapable d’y croire, puis forcée d’y croire, bouleversée, le souffle court, cet événement improbable, sauf en rêve, et qui advient pourtant : tu me désires. (Vois au contraire quelle forfanterie, quelle bêtise scolaire, quelle désincarnation pénible dans le geste non désirant, celui qui s’applique sans désir propre à l’obtention du plaisir de l’autre.) Nombreux sont ceux qui pensent que c’est le meilleur moment de l’amour. Peut-être parce qu’il naît, vit et meurt, entier, intact, dans son propre élément. On ne lui demande pas de passer l’épreuve de la chair, on ne le soumet à aucune épreuve, à aucune lutte, à aucun travail : de lui on ne peut que profiter, à l’instant exact de son surgissement.

Troisième temps du plaisir. Le tien. Mon plaisir est dans ton plaisir. C’est un plaisir mental au service duquel le corps se met, et qu’il recueille sous la forme d’une sensation plus ou moins décevante, plus ou moins exaltée. C’est ma tête qui désire : elle veut ton plaisir, elle le veut avec une obstination plus entêtée que toutes les obstinations du corps. Elle fait pour toi ce qu’elle ne ferait pas pour elle même. Elle ferait tout. Elle prendrait beaucoup plus de risques, elle s’exposerait infiniment plus pour ton plaisir que pour l’obtention de son propre plaisir. On y est presque. Tu vas voir.

Quatrième temps. Là, il n’est plus question de plaisir. Le plaisir vient par surcroît, sans qu’on l’ait sollicité, ni recherché, sans qu’il n’ait été en rien l’enjeu de la rencontre. Il vient fort et violent, contre toute attente. Quand tout désir, toute idée, toute image, se résout dans un faire aveugle à soi-même et ultra-voyant de l’autre, un faire intérieur, silencieux, mutique même. Tout peut avoir lieu, tout, dans un événement où tu n’es rien pour toi-même et l’autre est tout pour toi en même temps qu’il n’est rien pour lui-même et que tu es tout pour lui. Là nous échangeons nos personnes. Là le monde mental de l’un envahit le corps de l’autre, et réciproquement. Là il n’y a plus de place en ce qui reste de moi (un corps) que pour toi, et il n’y a plus de place en toi que pour moi.

Faisons la part des choses. C’est là seulement, dans cet ultime degré de la rencontre, qu’a lieu ce que j’appelle vivre. Tout ce qui vient avant n’est qu’avant-goût, semblance, simulacres de cela – mort inapparente, qui se révélera toujours plus sûrement mort mortelle si l’ultime degré n’est jamais atteint.

Tu comprendras que je ne parle pas ici que de sexe, tu comprendras que c’est une métaphore, je ne sais comment dire, un détour, qui parle à la fois de lui-même, et de tout le reste.
   
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