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Rencontre avec Claire Quilliot

Vues-portraits
par Pierre-Olivier FRANCOIS
Journaliste et réalisateur indépendant pour la télévision (Arte, France 5, WDR...), Pierre-Olivier François est de père français et de mère allemande; il s'intéresse particulièrement au thème des frontières (linguistiques, géographiques). Il a notamment réalisé un reportage en Corée du Nord en 2004.
 
La carte postale était datée du 16 juin 2005. Elle répondait à la mienne, partie d’Italie et annonçant une prochaine visite.

« Bien sûr, votre visite sera la bienvenue, si je suis encore de ce monde et si vous téléphonez avant pour vous en assurer ! L’Italie est un pays très attachant, mais l’Auvergne aussi, même si la truffade ou le pounti n’ont pas heureusement conquis le monde comme la pizza. Je ne dialogue pas avec un seul écrivain, mais avec au moins trois à la fois, et surtout, je suis les événements d’Europe. L’actualité secoue grandement cette année ».

En quelques lignes, la carte résumait Claire Quilliot : goût de la vie, Auvergne, échanges intellectuels incessants avec les grandes œuvres littéraires - le tout mâtiné d’une bonne dose d’humour. Et son obsession de pouvoir mettre fin à ses jours, au moment où elle l’aurait choisi, « dignement ». Tout cela n’étant pas forcément contradictoire.

A l’arrivée à Clermont Ferrand, le ciel est gris et l’air frais malgré l’état avancé du mois de juillet. « Joli quartier », commente le chauffeur de taxi en me déposant près du Parc Montjuzet qui surplombe la ville.

« Deux ans déjà. Le temps passe », m’accueille la maitresse de maison, 79 ans, sur le pas de la porte. « Vous avez de la chance de me trouver. Je n’y croyais plus ». A ses cotés, un immense chien noir, Kyo, souvenir d’un voyage au Japon avec son mari, il y a de cela longtemps déjà. Son mari, Roger Quilliot, ex-ministre et père d’une loi qui porte son nom, ex-sénateur-maire de Clermont-Ferrand pendant 25 ans, disparu depuis sept ans.

J’avais rencontré cette petite femme chaleureuse au cours d’un déjeuner à l’automne 2003. Elle avait été la professeur de lettres d’un ami commun à l’université de Clermont. A peine un mètre cinquante, mais le verbe précis et acide. « Oui, je me souviens de cette rencontre, je venais de finir mon livre sur Primo Levi, dit-elle en parlant de ce déjeuner, c’était juste après ma deuxième fois». Comme si c’était la chose la plus évidente à faire, à dire, à entendre. Deux fois, Claire Quilliot a voulu se suicider (1998 et 2003). Deux fois, elle s’est « ratée ».

La première fois, cela avait fait le tour des médias. Au cours de l’année 1998. Roger Quilliot, son mari depuis 53 ans, est gravement malade. Il se sent fatigué. Le professeur spécialiste de Camus, l’ex-ministre du logement sous Mitterrand, ne veut pas etre « spectateur » de son propre déclin. Elle ne veut pas vivre sans lui. Tout est réglé pour ce 17 juillet 1998. « Voilà. Nous avons fait notre temps », ont-ils laissé comme mot. Sur la table de la maison, une grande feuille spécifie qu’il est interdit de les réanimer.

« A peine entrevus les tuyaux métalliques dans la lumière offensante, j’ai su la mort de Roger et demandé : qui nous a trahis ? », raconte-t-elle dans la préface aux mémoires posthumes de son mari. « Sans lire la lettre qui expliquait tout, on m’avait forcé de vivre comme on viole. L’avion que nous devions prendre à deux venait de s’envoler avec Roger seul, et seule je restais dans cet aéroport étranger, en proie á des gestapistes qui m’épuisaient avec des question ineptes sur la date de notre décision. Il paraît que je répétais : nous avons été heureux; ils s’en moquaient bien».

C’est, en moins brutal, ce que Claire Quilliot m’avait raconté lors de notre première rencontre. Je me souviens d’un bon coup de fourchette, et des conversations autour de Primo Levi. L’agrégée Claire Quilliot était persuadée que le rescapé d’Auschwitz, l’auteur de « Si c’est un homme », ne s’était pas jeté un matin en bas de son escalier à cause de son expérience des camps, mais, qui sait, à cause de son âge, ou de son éditeur, ou de tout à fait autre chose. « Qui sait pourquoi quelqu’un se suicide ? » avait-elle souligné à table, en savourant son sanglier en sauce. Une petite dame énergique, au fait du rugby et des enjeux des conflits internationaux qui, entre la poire et le fromage, défendait sa cause.

Dans l’entrée de la maison, un bureau et des rayonnages de livres. « De l’eau ? Allons allons ! Goûtez l’armagnac. Non ? Je vais vous faire un ‘hypocrite’ alors, jus de fruit et whisky ». La conversation porte sur la politique. Une petite pique pour l’éternel adversaire en Auvergne, Giscard, «obligé de se rabattre sur l’Académie pour devenir immortel, car ici, il n’est plus rien : il a été battu au Conseil général, et sa Constitution n’est pas passée». « Moi, j’ai voté oui au référendum », ajoute la militante socilaiste, « à cause de Delors et de Simone Weil »
Puis, me regardant droit dans les yeux : « Mais c’est votre monde désormais ». Hypocrite, ce n’est pas son fort.

« Vous n’auriez pas dû me trouver. J’avais décidé de mettre fin à tout ça le 16 juillet. Et puis il y a des choses et d’autres. Mais bon, ce sera pour dans quelques jours». 16 juillet 2005 - soit sept ans après la mort réussie de Roger, et la sienne, ratée. Rien n’est laissé au hasard. Au téléphone déjà, elle avait répondu au rituel ‘comment allez-vous’ par un « on fait aller » évasif, également vague sur son emploi du temps pour la fin de la semaine. « Je serai probablement partie ».

« C’est un mauvais exemple, je le sais. »

« Si je croyais en Dieu, je ne le ferais pas. Si j’avais 35 ans, ou des enfants en bas âge, je ne le ferais pas. Mais cela fait sept ans que Roger est parti. J’ai envie de le retrouver dans son absence »

En 1998, elle avait été touchée par la sollicitude de ses enfants, de sa famille, du millier de lettres d’inconnus qu’elle avait reçu. Elle avait redoublé d’activité. « Je voulais vivre à pleines dents, alors que les médecins et les psychiatres, les pauvres, c’est leur métier, me regardaient avec méfiance ». Le réalisateur Daniel Karlin fait un film sur son combat, la suit au Sénégal et la ramène sur les traces de son lycée, à Savigny. France 2 vient la voir pour le 20 heures. Elle milite auprès de l’ADMD (Association pour le droit de mourir dans la dignité), émeut des dizaines d’auditoires avec son sort, et son incroyable histoire d’amour.

« Cela paraît compliqué, mais c’est simple. Nous ne sommes pas du même côté. Le monde des vivants, c’est une chose. Vous en faites partie. Moi, je n’en fais partie que tant que j’en suis. Quand je me suis manqué la seconde fois, je me suis sentie comme jetée au cachot dans la vie parce que Roger et moi n’avions pas eu peur de la mort. Avouez que c’est scandaleux »

Mme Quilliot remplit les verres. La peur ne se lit nulle part sur son visage. « Peur, je l’ai eu en 1968, quand Roger a eu un rétrécissement de l’aorte. Nos enfants étaient encore jeunes. Les médecins étaient indécis ». Il a fallu attendre 1974 pour l’opération. « Roger était insupportable, il me disait ‘ce n’est pas toi qui a mal à chaque battement de cœur’. J’en étais au point de cambrioler la pharmacie de ma belle sœur. Finalement, je lui avait dit qu’il n’avait aucune idée de ce qu’était vraiment la peur. Après, il était parti au Congrés d’Epinay, et cela lui avait fait le plus grand bien. C’était un animal politique». Ses yeux se sont un peu perdus dans les souvenirs. Peur pour lui, assurément. Pour elle-même, aucune trace.

« Je souhaiterais qu’on puisse avorter de soi comme les femmes ont le droit d’avorter des enfants non désirés. L’euthanasie devrait etre un droit, comme l’IVG. Je ne regrette pas du tout d’être née. Mais j’ai fait mon temps, et on devrait avoir le droit d’y mettre fin»

Puis la couverture nuageuse se lève. « Ah, enfin ! Le Puy-de-Dôme . Quand c’est comme cela, on peut même voir la nuit se lever ! A l’Est, tout devient rose et jaune. Puis, il y a une langue bleue qui s’étend progressivement sur tout le massif, en commençant par en dessous, jusqu’au Puy-de-Dôme ».

La visite touche à sa fin. Sur le seuil de la porte, aucune formule ne paraît adaptée. Etrangement, face à au charisme que dégage toute personne qui a décidé de prendre sa vie en main, la tristesse ne paraît pas de mise. Elle referme le portail à clé, tend la main à travers la grille. Elle espère qu’il fera beau le jour-dit. « Ça aide. Un peu ».

Le 13 août 2005, quatre jours après cette rencontre, la gendarmerie a repêché le corps de Claire Quilliot du lac de Tyx où elle, un peu à la manière de Virginia Woolf, était allé se noyer après avoir absorbé une forte quantité de somnifères.
   
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