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L’art littéraire

Vues culturelles
par Claudine CHOLLET
L’écriture a été le fil conducteur de ma vie. Pendant des années, j’ai écrit dans la clandestinité en menant d’autres activités, très variées, associatives ou salariées, et une vie de famille classique. Puis, un fameux hasard m’a conduite à écrire un « Poulpe » ce que je raconte sur mon blog ; sa publication a provoqué une réflexion sur l’écriture, l’art littéraire, m’amenant à produire une série policière décalée, la série des « Polycarpe » dont les premiers épisodes ont été publiés à compte d’éditeur. Mais j’ai rompu le contrat d’édition je viens de créer ma propre structure éditoriale, les éditions Tutti Quanti, pour me publier en priorité et ensuite publier d’autres auteurs.
 
 
Tant que je n’avais pas franchi les portes de l’université, je plongeais délicieusement dans les romans français, russes et américains du 19è et du début du 20è siècle, sans me préoccuper de la création, du pourquoi ni du comment des œuvres littéraires. J’aimais qu’elles lancent un pont entre leurs auteurs et ma petite personne, qu’elles me transmettent leur expérience, leur conception du monde et des gens, j’aimais qu’elles me téléportent dans leurs mondes parallèles.
La question de l’art littéraire s’est posée naturellement pendant mes études de Lettres, mais la réponse apportée par mes professeurs (Mme Balibar et M. Arrivé, réputés pour leurs publications). a fait voler en éclats ma crédulité et brisé les élans affectueux que je portais à mes écrivains favoris. J’ai cependant ingurgité ces cours avec gourmandise tant ils stimulaient la réflexion, excitaient les neurones, donnant l’illusion aux étudiants d’être devenus plus intelligents que des auteurs prestigieux méchamment réactionnaires : nous étions pétris de théories linguistiques, psychanalytiques, marxistes, heuristiques, qui vouaient aux gémonies le roman bourgeois ! C’était les années 70, le temps de « La Nouvelle Critique », du « degré zéro de l’écriture » de Barthes, de « Qu’est-ce que la littérature ? » de Sartre, de Kristeva, Althusser… Butor et Robbe-Grillet étaient devenus des auteurs modèles. En célébrant la beauté du monde, les Gide, Colette, Giono, n’étaient que des illusionnistes nous induisant en erreur car le bonheur était petit-bourgeois et coupable. On étudiait Stendhal, Balzac, Flaubert comme des paléontologues examinent des fossiles, témoins de ces temps anciens où l’artiste n’était qu’un passeur d’idéologie dominante. Trahissant alors mes premières amours littéraires, je m’emballais pour Simon, trouvais particulièrement esthétiques « les lieudits » de Ricardou, je dopais mon intellect avec « les fruits d’or » de Nathalie Sarraute, et Marguerite Duras − dont j’adorais particulièrement « Les petits chevaux de Tarquina » − tissait un lien efficace entre l’ancien et le nouveau monde des lettres.
Un doute s’est insinué en moi sur le bien-fondé de ces nouvelles théories quand Jérôme Lindon, le directeur des éditions de minuit, a proposé de publier mon premier roman (qu’il m’avait fait l’honneur de comparer à « L’herbe » de Simon) puis, quelques mois et quelques corrections plus tard, a changé d’avis brutalement sous l’influence – m’a-t-il dit – de Robbe-Grillet qui trouvait mon texte pas assez « nouveau roman ». Quels étaient donc les critères artistiques qui fondaient une œuvre littéraire publiable ?
Cette question est demeurée longtemps confuse et en suspend. Et d’autant plus qu’elle était brouillée par des phénomènes médiatiques portant étrangement certains auteurs aux nues, des publicités vantant les « futurs best-sellers » ou des réactions d’éditeurs à l’envoi de mes manuscrits (utilisant le terme de scénario pour désigner l’histoire d’un roman).
J’ai retrouvé des griffonnages en marge d’agendas ou de calepins qui tentaient des définitions de l’art littéraire, sans jamais me colleter vraiment avec cette question ardue. D’ailleurs, pour ne pas simplifier les choses, l’art évolue selon les époques : il est indissociable du réel, doit-il s’en affranchir ou le transformer.
Ici où là, j’ai noté: l’œuvre doit être comprise, d’accès facile… l’art d’écrire, c’est l’art de s’adresser à quelqu’un… tout l’art consiste à confectionner un texte original en utilisant le contexte social de tout le monde… l’art d’écrire, c’est combiner le langage de manière inédite… un écrivain, c’est un lecteur frustré qui écrit le livre qu’il aurait voulu lire… la littérature crée un monde virtuel qui devient ensuite la réminiscence d’un vécu chez le lecteur… Parler de soi n’atteint jamais à l’universel excepté chez Proust car son « je » est social avant d’être narcissique…
On aura beau lister tout ce qui constitue une œuvre littéraire, un seul critère en fait une œuvre d’art qui peut rendre tous les autres caduques ou au contraire efficients, j’en ai maintenant le certitude : c’est l’humain comme matière, comme matériau, comme pâte à modeler, c’est l’être humain entouré, comme matelassé, de cette aura invisible qui lui donne vie. Il faut que la vie frémisse, que l’humain se transforme au cours d’une œuvre, et jaillisse hors de l’œuvre pour entrer dans l’existence du lecteur.
C’est tellement rare que l’industrie du livre ne peut s’en contenter. Il n’empêche que c’est l’humain − sa petitesse, ses ridicules, ses tragédies, son insondable bêtise, sa tyrannie et, parcimonieusement, sa bonté et son intelligence − qui exsude des œuvres de Molière, de Tchékhov, de Shakespeare, de Boccace, de Goldoni, − pour citer les très grands − et de bien d’autres encore…
C’est la pâte humaine qui fonde l’art et le reste n’est que littérature.
   
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