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A l’envers

Vues-portraits
par Abscisse Desordonnée *
* l'auteur a utilisé un pseudonyme
« Lorsque quelqu’un meurt, on a tendance à lui rallonger les pieds » C’est la sagesse populaire qui le dit, et mon tonton Armand aussi.
Il me semble qu’au contraire, lorsque quelqu’un meurt, on lui rend juste sa taille réelle.
Mon père avait une vraie dimension. C’était un homme qui ne parlait pas de lui.
Mais il aurait eu tant à dire.
Un jour, à 15 ans, je lui ai écrit une lettre. Une lettre de rébellion , où je l’engageais à taper du point sur la table, où je lui disais tout ce que je pensais avoir « deviné « de lui. Il n’a rien dit.
Des années plus tard, j’ai vu que cette lettre, il l’avait conservée. Précieusement.

Mon père est mort l’année dernière. Mon travail m’a donné 48 heures pour en faire le deuil.
Le rabbin m’a dit qu’il fallait vivre, ne pas vouer de culte au mort . Ma famille , mes amis m’ont dit qu’il fallait avancer.
Moi, je m’arrête parfois pour lui écrire.
 
Ta royale majesté nous ayant faussé compagnie, condamnés que nous sommes à aller te visiter les jours permis par le consistoire, te visiter parmi des centaines d'autres, et tu ne réponds pas.
Je me tromperai toujours de route ? Je tourne à gauche vers l'hôpital, je tourne à droite vers la chambre froide, je refais le parcours de l'année 2006, l'année qui nous a arraché le bras valide, l'année qui nous a pris le meilleur. Je roule droit dans le mur, et les interminables virages du cimetière du Ponant, ici, ta soeur, ici ton père, ici ta mère, ici le cousin mort si petit, Clémentine et ses belles cuisses blanches, ici. Et là, le carré réservé, ta dernière demeure.
Déjà, les souvenirs d'une fin , diagnostic, atterrement, traitements qui t'ont fait le regard épuisé, le rire plus sec, la tête blanche. Tu te cachais pour fumer des clopes, tu mettais du parfum pour masquer l'odeur. Tu ne voulais pas qu'on s'inquiète, tu voulais qu'on pense que tu y croyais, au miracle, dont beaucoup t'abreuvaient les oreilles, il parait qu'il faut, il parait que le moral. Personne n'avait eu le courage ou l'inconscience, sauf ma soeur, mon frère, et moi, main dans la main d'entendre qu'il n'y avait rien à faire, rien à espérer.

Et j'essaie d'atteindre la stèle et le passage est bouché, je me recule, je reste à ma place, même si Oedipe mal embouché, je suis convaincue que mes mots valent mieux que les siens. J'ai envie de te dire que je vais bien, que tout va bien, que le gnome se pince l'aine comme toi, quand il est énervé. Que tout va bien...Parce que tu t'inquiètes j'en suis sûre.
J'ai du mal à me baisser vers toi, à baisser la garde, l'habitude que ce soit toi qui te penches, l'habitude de garder pour moi, de ne pas exposer les larmes, je suis digne, je suis courageuse; tout se fissure dedans, dedans le déjà pas mal lézardé, ça hurle dans le gouffre, mais je suis digne, limite froide, limite trop bien remise, limite indigne, tellement le regard des autres endeuillés me vole le recueillement, tellement le passage est bouché, tellement elle arrose, tellement elle nettoie. Je lui dis : "Chez nous on ne pose qu'un caillou", moi la rénégate, mais elle veut faire comme tout le monde, parce que les autres ont des fleurs, des stèles de théâtre antique, du mordoré labrador incassable du Ceylan.

J'ai les mains dans les poches et j'ai envie de hurler.
Ta royale majesté nous ayant faussé compagnie, je suis au regret de te dire que je suis complètementau cimetière, te chercher...
et que je ne t'ai pas trouvé.
   
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