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Chronique du chaos en sa demeure

Vues culturelles
par Sammy *
* l'auteur a utilisé un pseudonyme
Je suis né en 1980 à côté du Puy-de-Dôme, vis et travaille maintenant à Dijon, et m'en estime très satifait. Lorsque j'ai ouvert mon blog en mars 2006, je ne pensais pas que cette activité me serait de plus en plus nécessaire et que je prendrais autant de plaisir à écrire qu'à lire les réactions des lecteurs et leurs propres écrits. Depuis, je mets à profit mon insatiable curiosité et mon appétit culturel pour alimenter ce petit site qui s'efforce de n'être pas trop nombrilesque... J'alterne les articles longs et les articles courts, les articles futiles et les plus sérieux, ceux à prétention culturelle et les plus intimistes. Mais il arrive bien souvent que les thèmes se rejoignent... http://chroniques-de-sammy.blogspot.com
 
 
Imaginez. C'est un matin, un matin comme tant d'autres. Les yeux encore embrumés des restes d'une trop courte nuit, vous ouvrez la fenêtre, votre fenêtre de cuisine par exemple, ou bien celle de la salle de bain, dans le but d'apporter la clarté, la chaleur et la vie dans cette pièce jusqu'alors plongée dans l'obscurité. Imaginez cette scène banale et quotidienne. Vous remontez le store ou poussez les volets, la tête encore pleine des songes du dernier sommeil et, faiblement éclairés par les premiers rayons d'un soleil oblique, seuls le chaos et la destruction habitent votre horizon endeuillé. Imaginez, imaginez vraiment, parce que vous n'êtes pas à l'abri d'une telle catastrophe.

Tous, nous sommes touchés par les malheurs du temps. Nous compatissons aux drames de l'époque, nous blâmons l'incurie des puissants, la guerre un peu partout, la folie humaine et le règne du chaos. Mais pas trop. L'Irak ? C'est loin. Hiroshima ? C'est du passé. Le Liban, ce n'est pas notre problème. Nous avons l'information immédiate, l'émotion facile et la compassion différée. Puis un jour de septembre joyeux et ensoleillé, on voit deux tours de verre et d'acier qui s'écroulent en direct à la télévision. On voit les flammes, la fumée, la poussière. On voit le chaos par sa petite fenêtre. Jamais il n'a été aussi proche de nous. On sent la peur qui nous frôle et la mort qui exulte. Pendant quelques semaines, le monde s'inquiète, semble comprendre que la vie est brève et la sécurité illusoire. Puis tout se calme, tout s'apaise, les fumées s'évanouissent et les terreurs avec. On répare les dégâts, on enterre les morts, on commémore à date fixe. Tout rentre dans l'ordre. L'irruption du chaos ne peut être qu'éphémère.

Thierry Ehrmann lui, n'oublie pas. Certes, le millionnaire propriétaire du groupe « Serveur » et du site « Artprice » a toujours été excentrique. Cela faisait déjà quelques années qu'il transformait sa propriété de Saint-Romain-au-Mont-d’Or en happening artistique délirant et ésotérique. Mais le 11 septembre 2001 fut une révélation. Le monde ne veut pas voir le chaos ? La foule insoucieuse oublie un peu trop vite ? Il se charge de lui apporter le chaos à sa porte. De fait, grâce à l'activité d'un collectif d'artistes réunis sous l’égide de la salamandre, la propriété bourgeoise se transforme très vite en une gigantesque réduction des scènes de désolation évoquées plus haut, avec toutefois un grain de folie, la marque de l'emprise du champ de tous les possible, l'Art, qui trace la frontière essentielle entre la performance et la caricature.

C'est une véritable scène de guerre, un décor de catastrophe naturelle ou technologique, ou peut-être les deux à la fois. Le feu, qui ne peut détruire la salamandre, a laissé ses traces partout ; les pierres sont noircies et les décombres s'entassent. Des météorites ont enfoncé une partie du toit et du parking, du matériel de guerre tordu et calciné semble immobilisé à l'endroit où la destruction l'a saisi. Un peu partout, différentes installations sont venues agrémenter l'ensemble. Réplique de Ground Zero, bunker, inscriptions de Ben piscine de sang... Tout cela est lugubre, sinistre, grinçant, morbide. Choquant surtout. D'autant plus que le cadre est celui d'une bourgade cossue et résidentielle proche de Lyon, d'à peine un millier d'habitants, posée en bord de Saône, dont ni vous ni moi n'aurions jamais entendu parler sans cette histoire.

Car l'art peut choquer, et parfois l'art doit choquer. Olympia, Le déjeuner sur l'herbe, la maja desnuda, Madame Bovary, L'origine du monde, L'enterrement à Ornans ; les débuts du cubisme, Les fleurs du mal... rien de commun avec cette entreprise de déconstruction, mais nous n'avons aujourd'hui plus idée des scandales que provoquèrent ces oeuvres en leur temps. Aujourd'hui, le scandale est tout autre, et dépasse le champ de l'esthétique pour entrer dans celui du juridique. De procédure en procès, la Demeure du Chaos s’est trouvée menacée au mieux de mutilation, au pire de destruction ; je ne vais pas m'attarder ici sur des questions juridiques (opposition entre respect du Code de l'urbanisme et statut de l’œuvre d'art) par ailleurs totalement légitimes, je ne veux m'intéresser qu'à ce qu'elles ont de révélateur. Question d'époque ? Je ne pense pas. Le cas d'espèce est intéressant, et amène à se poser la question de la définition de l’œuvre d'art, et par là même, celle de la place de l'Art dans la société, bien que je pense qu'un juge doit se trouver bien en peine d'apporter une réponse à cette problématique.

Mais il y a autre chose. La question qu'il faut se poser est celle de l'ampleur de l'affront fait à l'ordre des choses et à l'ordonnancement de nos petites certitudes rassurantes. Ici, tout ne devrait être que luxe, calme et volupté, alors que le chaos, c'est les autres, si vous m'autorisez ce double emprunt. C'est à mon sens cela que les adversaires de la Demeure du Chaos peuvent le moins pardonner à son instigateur. Nous mettre sous les yeux ce que l'on préférait (ne pas) voir à la télévision. Nous rappeler que nous vivons sous le règne du Chaos, mais aussi que l'art est une catharsis. C'est en déambulant autour de l’œuvre interdite (au public) que j'ai compris. La Demeure du Chaos dépasse les bornes de l'inadmissible en nous donnant à voir le chaos tel qu'en lui même, bien loin des commémorations, des recueillements annuels et des monuments officiels. Vialatte regrettait déjà le manque d'enthousiasme des élus devant "la France avec des ailes, la Victoire avec des nichons pointus, des pyramides de casques, des faisceaux de baïonnettes, et des tas de choses allégoriques" [...] bref, "le grandiose". L'Art n'a aucune espèce d'importance, "Y s'en foutent. Y veulent leur poilu." (Battling le ténébreux, 1928)

La Demeure du Chaos est le plus sincère des monuments aux morts. Pas de patrie reconnaissante, pas de style rococo-militaire, ni d'exaltation guerrière, pas d'obus reconverti en pot de fleur ou en support pour barrière protégeant le monument d'une foule qui s'en détourne de toute façon. Pas de préférence pour tel massacre plutôt que pour tel autre. La Demeure du Chaos n'est pas une célébration du chaos, mais un oeil ouvert sur une réalité que nous travestissons pour nous rassurer. Elle nous montre les différents aspects que le chaos peut prendre, mais elle rend avant tout hommage aux morts de toutes les batailles, aux destructions causées par toutes les idéologies. A tous ceux qui sont morts pour rien. A tous ceux qui sont morts pour une idée qui n'était peut-être pas la leur. A tous ceux que le chaos a pris. Car le chaos est le produit de la folie des hommes. L'Art est la seule folie raisonnable.
   
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